30/04/2008

La métaphysique d'Aristote

 

 

                          La Métaphysique d’Aristote, un livre de vie pour l’homme du XXIème siècle

 

 

 

                                                      Par Robert Redeker

 

 

 

 

Il n’est pas de texte plus classique dans toute l’histoire de la philosophie que celui-ci : la Métaphysique d’Aristote. En termes d’influence sur la culture humaine, aucune œuvre ne peut rivaliser avec elle. De la fin de l’Antiquité jusqu’à Galilée et Descartes, le monde connu fut aristotélicien dans la plupart de ses aspects. Au moyen-âge, Aristote – surnommé le Stagirite, car natif de Stagire, en Macédoine en 384 avant J-C – était désigné comme « le maître de ceux qui savent », ou « le Philosophe ». Pourtant, sa retraduction constitue un événement rare. Le public français ne disposait que de deux traductions : celle de Saint-Hilaire, datant du XIXème siècle, et celle de Jules Tricot, publiée dans les années 1930. Marie-Paule Duminil et Annick Jaulin proposent une traduction nouvelle, éclatante de beauté et de précision.

 

Le livre le plus important de l’histoire de la philosophie, celui sur lequel de Thomas d’Aquin à Heidegger, en passant par Averroès, on a tant médité,  n’est pas vraiment un livre. Aristote n’a jamais écrit d’ouvrage portant le titre « Métaphysique » ou «La Métaphysique ». La science portant ce nom s’appelait chez lui : philosophie première, ou ontologie. Bien après le trépas du Stagirite, des éditeurs rassemblèrent en un volume ses « traités métaphysiques ». A cette lointaine époque, l’intitulé était au pluriel : « les Métaphysiques ». S’agit-il d’un livre, ou d’une collection ? De fait l’unité de l’ensemble apparaît toujours problématique, même si derrière son aspect composite, son objet est homogène. « La Métaphysique » rassemble en une unité des traités aux origines diverses composés dans différents contextes. L’ensemble cependant tourne autour d’une même quête : mettre en place « la science recherchée », celle qui, ayant pour objet « l’être en tant qu’être » s’identifie avec la sagesse.

« Il y a une science qui étudie l’être, en tant qu’être, et les propriétés qui appartiennent à cet être par soi », dit Aristote. C’est cette science qui est appelée par la tradition : la métaphysique. Elle n’étudie pas l’être en tant que ceci ou cela, brin d’herbe ou étoile, cheval ou dieu, âme ou nombre, mais l’être indépendamment de la chose, inerte ou vivante, qui le cristallise. L’être, c’est ce qui est commun à tout ce qui est. A cette science générale et recherchée, qui ne reçut que postérieurement le nom de métaphysique, Aristote oppose les sciences particulières ou régionales (les mathématiques, la physique, la botanique, l’astronomie) qui découpent un secteur dans l'être afin de le prendre pour objet. Les mathématiques étudient les nombres et les figures, pas l’être. La physique étudie la nature – ce qui se produit par soi - pas l’être. Comment expliquer ce nom : métaphysique ?

Un faisceau d’arguments – qui induisent autant de définitions du terme « métaphysique » -  apparaît. « Méta » peut vouloir dire « au-delà » : la métaphysique est alors la science des êtres existant au-delà des êtres physiques. Ce n’est pas tout à fait ce à quoi correspond la « science recherchée » d’Aristote. Mais on se tromperait tout autant en voyant dans la métaphysique la science des êtres doués d’une existence indépendante de l’existence physique – pour Aristote, la maison n’existe pas en dehors des briques et des tuiles, bien qu’elle existe comme forme liée à ces réalités plutôt que comme idée au sens platonicien. Le plus important est ailleurs. Selon Aristote, la philosophie, avec les Ioniens, commença par la physique : « la plupart des premiers philosophes pensèrent que seuls les principes d’espèce matérielles sont les principes de tout ». L’air, l’eau, le feu prirent chez les Présocratiques le statut de principes. La métaphysique est alors cette avancée de la philosophie qui vient après –méta : après – la physique. Elle est seconde (après) historiquement, mais comme elle contient les principes qui fondent la physique elle est première (avant) essentiellement. Ainsi la métaphysique est, suivant le point de vue sous lequel on la considère, avant et après la physique.

En arrière-plan, en particulier dans le livre A, se dessine la figure du philosophe idéal, celui qu’Aristote sans doute aurait aimé devenir : le sage. Tout part de l’étonnement : chacun, dès lors qu’il s’étonne afin de savoir, répète le geste historique de naissance de la philosophie. L’étonnement – s’étonner « que les choses soient ce qu’elles sont » - est une origine continuée. Une origine qui se répète chaque fois qu’un humain philosophe. Plusieurs traits caractérisent le savoir du sage : sa science est connaissance des causes, elle ne vise pas l’utilité, elle est générale, portant sur les causes premières et les premiers principes, elle est à elle-même sa propre fin. Autrement dit, parfaitement accomplie, la sagesse devient divine : elle est digne des dieux.

Aristote développe la théorie du loisir (la skholè). Ces deux concepts sont interdépendants : le loisir et la gratuité. Est gratuit ce que nous élisons pour soi-même, en dédaignant toute utilité. Pourquoi l’art ? Pourquoi la philosophie ?  Pour rien d’autre que l’art ou la philosophie. L’art et la philosophie sont gratuits parce qu’ils sont comme la rose d’Angelus Silesius: « sans pourquoi » sans pourquoi extérieur à eux-mêmes. Parce que leur être est un but en soi. Ils sont à eux-mêmes leur propre fin. Pourquoi la sagesse ? Pour elle-même ! Qu’est-ce qui fait que certaines choses sont grandes, et belles ? Leur inutilité. Leur gratuité. Leur autofinalité – elles sont des buts en soi. Seul ce qui est inutile est digne du meilleur de nous-mêmes, de notre part divine. La sagesse est divine parce qu’au sein du loisir elle est le savoir gratuit.

 

 

            La pensée d’Aristote brille par sa concision, son économie de moyens, son absence d’effets rhétoriques. Destinés à un public restreint d’initiés, ces écrits métaphysiques – entrant dans la catégorie des écrits ésotériques - n’étaient pas faits pour être publiés en direction d’une large audience, pour devenir exotériques. Cette traduction rend à merveille la beauté de  ce dépouillement. Le vieil Aristote est un viatique pour l’homme d’aujourd’hui. Il y apprendra la liberté et l’indépendance, l’insoumission à la servilité et à l’utilité, bref la gratuité et le loisir. Il y découvrira qu’on ne peut trouver la vérité qu’à l’écart de l’utilité. En pensant avec Aristote, il apprendra à vivre. N’est-ce pas la sagesse ? Car la Métaphysique du Stagirite n’est pas seulement un livre de science, de recherche théorique, de finesse conceptuelle ; c’est aussi, et avant tout, un livre de vie.

 

 

 

 

 

 *Aristote, Métaphysique, Garnier-Flammarion, 492 pages, 9,50€

 




08/04/2008

La coupe du monde hantée par les spectres du rugby.

                        

 

 

 

                          La Coupe du monde hantée par les spectres du rugby.

 

 

 

                                               Par Robert Redeker

 

 

 

Enfant, du temps innocent des Zani et des Sitjar, je suivais les bleus et blanc du S.U.Agen, me dirigeant parfois vers le bucolique stade Armandie en fredonnant : « Avec un peu de chance/Le S.U.agenais sera champion de France ». L’ancien amateur de rugby tirera une leçon suivante de la récente coupe du monde: ce  jeu est mort en devenant un sport-spectacle. Mais n’est-ce pas le destin, comme l’avait vu Baudrillard, de tout ce qui bascule du côté de l’écran planétaire? La télévision tue ce dont elle s’alimente. Qui survit alors comme un spectre increvable dans son éternel au-delà déréalisé. Le jeu de rugby vient d’en éprouver la funèbre expérience.

 

 

Le sport traque le jeu avec l’implacabilité d’inquisiteurs lancés dans une chasse aux sorcières. Qui ne se souvient de ces ailés trois-quarts centre de rugby – Badin, Maso, Sangali, Bertranne, Codorniou, entre autres – anges persécutés, trop souvent écartés du XV de France, parce que trop créatifs, risquant, par leur inventive folie, de mettre en danger le résultat chiffré? Pourquoi cette traque? Essentiellement parce que le jeu ne s’ordonne pas à la rentabilité, à l’efficacité comptable, parce qu’il plonge ses racines dans d’autres valeurs que celles du sport devenu tiroir-caisse, devenu spectacle planétaire permanent. Pour que prospère le sport, il faut que meure le jeu. L’une des racines refoulées du sport, âme du jeu, réside dans  la gratuité. Gratuit était le jeu sportif de jadis. « La rose est sans pourquoi, fleurit parce qu’elle fleurit… » a écrit, d’un vers qui expose mieux la gratuité que de pesants traités de philosophie, le poète allemand Angelus Silesius. Pourquoi, hors du spectacle sportif, s’adonner à tel ou tel exercice corporel, à tel ou tel jeu sportif ? Pourquoi jouer au football sur un terrain vague, s’épuiser à monter un col pyrénéen courbé sur son vélo ? Trempé jusqu’aux os se dépersonnaliser jusqu’à se prendre Charly Gaul ? Pédaler comme un sourd dans la vallée de Chevreuse jusqu’à se confondre avec le souvenir de Jacques Anquetil dans un final de Bordeaux-Paris ? Pour rien. Pour la gratuité, pour le plaisir. Pour être. Pour être quelqu’un d’autre. Intolérable et diabolisé  dans l’univers contemporain, la gratuité du jeu réhabilite le rien contre le gain. Les enjeux commerciaux empêchent définitivement les équipes de rugby de jouer pour rien. Du rugby, il ne reste plus que le spectre du jeu.

Le rugby actuel fournit l’exemple le plus frappant de la mutation dont le sport a été l’objet ces deux dernières décennies: jeu reflétant des types humains variés, dans lequel chacun trouvait sa place, jeu de poésie et d’aventure, autant que de force, jeu de folles chevauchées pour morphologies aériennes, autant que de combats au corps à corps, le rugby est, du fait de son professionnalisme et de son inscription dans l’espace technologique, de sa diffusion en continu sur les chaînes de télévision, devenu un spectacle uniforme (1) - uniformisation du jeu et uniformisation des gabarits des joueurs-, désormais tout proche de transformer ses joueurs en gladiateurs. La grâce ailée des trois-quarts d’antan a laissé place aux chars d’assauts pratiquant un panzer-rugby. Nous n'avons plus le sentiment que ce sont des êtres humains ordinaires qui s’affrontent sur le terrain. Il convient de partager la vision de Daniel Herrero évoquant dans un superbe livre, L'Esprit du jeu (2) l'uniformisation des corps dans le rugby. Naguère, il était le jeu de l'humanité ordinaire où se retrouvaient autour d’un ballon aux rebonds capricieux, le gros courtaud et le grand maigre, Astérix et Obélix, Quichotte et Pança, le petit dynamique à qui revenait le poste de demi de mêlée, le sosie du sergent Garcia destiné au poste de pilier ou de talonneur. Il était un jeu universel : chacun pouvait y jouer, chacun pouvait s’y illustrer. La Coupe du monde a montré autre chose : les différences deviennent imperceptibles entre un arrière, un trois-quarts centre et un troisième ligne. Universalisé par le médias, le rugby n’est plus jouable par chacun : il n’est plus un sport universel. Le rugby – celui que célèbrent ses altiers aèdes, Jean Lacouture (3), Denis Tillinac (4), Pierre Sansot (5),– est mort et enterré. Une distance infinie s’est creusée entre nous, humains ordinaires, humains de la rue et des trottoirs, et les joueurs, humains fabriqués pour les grandes compétitions sportives, humains des stades. Jeu incluant naguère toute l’humanité, il est maintenant un jeu excluant la plupart des morphologies. Du rugby, il ne reste plus que le spectre de l’universel.

Les humains aux corps banals, ne peuvent plus s’identifier aux joueurs. Le processus de l’identification permet d’entrer, par la voie de l’imaginaire, dans le corps du joueur, de fusionner avec sa chair. On reconnaîtra, dans cette identification, l’analogue d’une séance  spirite : dématérialisation, rematérialisation, télékinésie. Au soir de sa vie, tout amateur passionné de rugby peut s’exprimer ainsi : le jour d’un match, assis dans les tribunes ou devant un poste de télévision, dès le coup d’envoi, mon corps sortait de moi (dématérialisation) pour se fondre avec celui du sportif (rematérialisation à distance). Etait-ce Gachassin qui courait ? C’était un peu lui, c’était un peu moi. Etait-ce Maso qui se risquait à une passe croisée. Ou bien était-ce moi ? Etait-ce Walter Spanghero qui sonnait la charge ? Non, c’était moi. Les identités corporelles se brouillaient pendant que, pour reprendre une  description de Denis Tillinac,  « le stade était un bateau ivre bariolé du bleu et du rouge des fanions » (6).Tous les amateurs de sport ont partagé cette expérience. Une  télékinésie fantasmatique s’effectue: le spectateur se meut à distance, sur le terrain, tout en restant dans les tribunes ou devant son poste de télévision. C’est exactement le contraire de la mort où l’âme, selon Platon, quitte le corps puis s’en va. Dans le cas du spectacle sportif, c’est à l’inverse le corps qui quitte l’âme pour s’en aller vadrouiller une heure ou deux dans d’autres corps, ceux qui se démènent sur le terrain. Cette télékinésie découvre la véritable nature du supporter sportif. Elle rend compte d’un fait étonnant : le public des supporters est comme un seizième joueur au rugby, ou un douzième au football. N’y voyons ni une métaphore ni une aide psychologique, mais une réalité physique décrivant l’ensorcellement que le sport peut causer. Le public est en réalité un joueur de plus. Cependant, lorsque les joueurs deviennent  des robocops, tous formatés selon le même patron, cette étrange opération ne peut plus avoir lieu. Du rugby, il ne reste plus que le  spectre du plaisir spectateur. 

Cette Coupe du monde a été couverte en voix off par un discours officiel, unanimement repris par tous les commentateurs : une sorte d’ode ennuyeuse à l’esprit d’entreprise. Discours repris sans pudeur par les journalistes, les éditorialistes, les chefs d’entreprise et les politiciens. On vu les joueurs eux-mêmes se laisser ventriloquer par ce verbiage. Ont été martelés des énoncés politiques et économiques déguisés en impératifs moraux : il faut être compétitifs, performants, il faut mettre la pression sur l’autre, il faut avoir le sens du résultat, le sens de la gagne. Bernard Laporte, l’entraîneur du XV de France, s’exerçait depuis huit ans à l’apologie de la concurrence entre les joueurs, ne manquant pas d’affirmer l’équivalence entre la concurrence et le bien. Plus : le monde du rugby dans sa totalité s’est fait le chantre de la performance et de la réussite. Il n’a cessé de se réifier en  haut-parleur d’une propagande pour les valeurs économiques libérales, qui pourtant ne coïncident pas avec les valeurs traditionnellement véhiculées par ce sport, qui en sont même le contraire. Qui ne sont pas les valeurs de la fête au village. Ni celles du dilettantisme. Des décennies durant les champions de rugby furent des dilettantes par rapport au sérieux professionnel exigé aujourd’hui. Oui, cette coupe du monde s’est présentée, de part en part,  comme une campagne publicitaire en faveur d’une forme de darwinisme social. A l’occasion de cet événement sportif, la société française a dû  supporter, deux mois durant, en bruit de fond, un cantique monocorde vantant le libéralisme économique, repris en chœur par les commentateurs sportifs, les dirigeants d’entreprise, les patrons du CAC 40, les « people » ralliés de la dernière heure au nouveau sport « tendance », les politiques, les joueurs, et le staff de l’équipe de France. Celle-ci d’ailleurs a sombré corps et biens parce qu’elle était plus préoccupée d’idéologie – l’idéologie de l’entreprise, de la réussite, du résultat, déversée sur elle, en guise de mise-en-condition psychologique, par ses coachs – que de jeu, ce qui impliquait le contraire du darwinisme social, la gratuité. Elle était chargée de montrer aux peuples l’efficacité de cette idéologie – ce qui fut cause de sa ruine. Du rugby, il ne reste que le spectre de la laïcité économique.

Le jeu sportif qu’était le rugby est devenu un produit. Les chaînes de télévision ont pris l’allure de supermarchés où le rugby, emballé en coupe du monde, pointa provisoirement en tête de gondole. Un produit que l’on vend et que l’on achète, que le peuple spectateur est voué à consommer. On lui ordonne : consommez du rugby comme vous consommez du football depuis des décennies ! On lui entonne la chanson publicitaire du produit nouveau, qui vient de déferler sur le marché ! On lui suggère : vous en avez assez des turpitudes du football, de la corruption du cyclisme, choisissez le rugby ! Sur le bouquet cathodique canal sat une nouvelle chaîne a vu le jour : rugby+.  Parallèlement, on a lancé ce sport en usant des techniques de marketing déjà utilisées pour lancer un nouveau yaourt ou nouveau dentifrice. Mais cette nouveauté est une illusion : le rugby télévisé de la Coupe du monde n’est que l’emballage nouveau d’un produit déjà ancien, qu’il faut rafraîchir de loin en loin, le spectacle sportif stéréotypé. A ce titre, le rugby télévisé est exactement la même chose que le football. Du coup joueurs et entraîneurs sont exposés à la tentation de se transformer, à l’instar des footballeurs, en vulgaires hommes-sandwichs. Jusqu’à ces dernières années, le rugby, par la vertu de sa modestie et de sa moindre présence médiatique, avait échappé à ces pratiques déplaisantes. Le joueur de rugby court le risque de la peopolisation, de la mutation en « showman », pour utiliser un concept de Karel Kosic (7). De pareilles mésaventures ne pouvaient arriver aux  grands joueurs du rugby de naguère, du temps de l’amateurisme. Du temps de Mias. Du temps de Dauga. Du temps des frères Boniface. Du temps de Romeu. Du rugby, il ne reste plus que le spectre de son authenticité.

 

 

Ce qui jusqu’il y a une vingtaine d’années n’était qu’un jeu sans prétentions, un sport amateur, est devenu un sport important. Dévoré par l’esprit de sérieux engendré par les enjeux économiques, les investissements financiers, l’obligation de faire de l’audimat pour donner satisfaction aux annonceurs et sponsors et celle de servir de propagande pour une certaine vision de l’économie, le rugby vient de subir une funeste mutation. Pendant cette Coupe du monde, l’amateur nostalgique et éclairé n’aura pu voir que des spectres. Spectres du rugby en effet que ce parasitage du jeu par le sport, que cette désuniversalisation unifiant les morphologies, que ce doublage permanent des matchs par un discours économiste à cheval sur la morale et la politique, que cette exhortation à la concurrence, à la victoire coûte que coûte, à la performance, que cette transformation des joueurs en hommes-sandwichs, que leur transmutation en showmen. Plus le rugby s’intègre au télé-spectacle mondial, plus il se peuple de  fantômes. 

 

 

 

 

 

 

 

 Ce texte est paru dans le numéro de décembre 2007 de la revue Les Temps Modernes.



 (1) A l’exception des équipes des Fidji et des Tonga, qui, échappant à l’uniformisation des styles de jeu, continuent de pratiquer un rugby inspiré, basé sur le maniement offensif du ballon. Cependant, même ces équipes ne peuvent échapper à l’uniformisation des morphologies. .

 (2) Daniel Herrero, L’Esprit du jeu, Paris, la Table ronde, 1999.

 (3)  Jean Lacouture, Voyous et gentlemen, une histoire du rugby, Paris, Gallimard, 1993.

 (4) Denis Tillinac, Rugby Blues, Paris, La Table ronde, 1999.

 (5) Pierre Sansot, Le Rugby est une fête, Paris, Plon, 1991.

 (6) Cité dans : Stéphane Baumont, Le Goût du rugby, Paris, Mercure de France, 2007, p.90.

 (7) Karel Kosic, La Crise des temps modernes, Paris, Les Editions de la Passion, 2003, p.229.

06/04/2008

Le règne méconnu de la bêtise

                                                                     Le règne méconnu de la bêtise.

 

 

                                                                              Par Robert Redeker

 

                                              

                       

Selon Deleuze, la fonction de la philosophie tient dans le programme suivant : « nuire à la bêtise ». L’exemple de Socrate, poisson-torpille tétanisant la bêtise, accréditerait cette thèse. Pourtant, ce n’est pas aussi simple : la bêtise n’a pas été souvent abordée par les philosophes comme thème de pensée. Les écrivains – Molière, Voltaire, Flaubert, Bloy ou Barthes – nous renseignent mieux sur elle que les philosophes. Cervantès nuit plus à la bêtise que toute la philosophie assemblée. Du coup, la tentative d’Alain Roger, penser philosophiquement la bêtise, dans son Bréviaire de la bêtise* que Gallimard vient de publier, comble une lacune.

 

 

 

 

Cet oubli de la bêtise en dirait long sur la philosophie. Impossible d’en rendre compte par le seul hasard. D’après Alain Roger, « non seulement la philosophie ne nuit guère à la bêtise, mais on a parfois l’impression qu’elle s’y complaît et qu’elle entretient avec elle  une relation qui, loin d’être conflictuelle, serait plutôt  de l’ordre de l’affinité élective, sinon de la fraternité gémellaire ». Bêtise et philosophie sont compagnons de route - la figure de Pangloss, comme toute caricature, découvre un pan de vérité. La bêtise en effet prolonge jusqu’à l’excès la matière intellectuelle et psychologique dans laquelle la philosophie est pétrie. Flaubert l’avait perçu, qui repéra dans un ouvrage « assommant de bêtise, L’Essai de philosophie positive d’Auguste Comte, des mines de comique immense, des Californies du grotesque ». Et que dire du côté péremptoire de l’impératif catégorique de Kant ? Du bavardage charabiesque sur l’Etre heideggérien, affaire des « grouillots » de la philosophie, rengaine identitaire manifestant l’extension du domaine de la bêtise à l’ontologie ? Ou même de la tournure sentencieuse que prend parfois la pensée par aphorisme de Nietzsche ? Deleuze s’est peut-être trompé sur l’histoire de la philosophie : loin de combattre la bêtise, la philosophie l’a accueillie en son sein comme son ombre fidèle.  Il faudrait voir dans l’oubli de la bêtise – précisément : l’oubli d’analyser sérieusement la bêtise – un symptôme.   

            La bêtise a des faux doubles, ou des faux clones, avec lesquels généralement la philosophie la confond. Du coup, la singularité de la bêtise n’est jamais mise en évidence. Alain Roger s’applique à faire les bons découpages conceptuels, propres à clarifier ce qui a été maintenu dans la confusion. La bêtise se différencie de l’erreur. Elle s’écarte aussi de la stupidité (habitée par le démon de la disjonction alors que la bêtise l’est par celui de l’identité). Contrairement à ce que laisse supposer le vocabulaire (la bête à la source de la bêtise, et bien qu’aucune bête ne soit capable de bêtise) la bêtise n’est pas l’animalité.  On aurait tort également de superposer la bêtise et l’idiotie. A la différence de l’idiotie – on écarte le sens d’idiotie épinglé par Clément Rosset, qui en fait une nouvelle version du principe des indiscernable : singulier, réel – la bêtise n’a rien à voir avec une défaillance du quotient intellectuel.

            Rien de plus répandu que la bêtise – que Jacques Brel apostropha dans une chanson : « toi dont le règne est méconnu » comme si elle était la reine cachée du monde – et rien de plus inidentifié, méconnu, par les philosophes. Par quoi se manifeste-t-elle ? Qu’est-elle ? Son trait  dominant – si fréquent chez les philosophes ! – est la suffisance. La suffisance de Heidegger dans sa conférence Le Principe de raison n’a rien à envier à celle d’Homais ou de Prudhomme – l’analyse de la bêtise, pour Alain Roger, ressort d’une critique de la raison suffisante. Elle s’exprime par sentences – « un juif est un juif », « une femme est une femme » - par maximes péremptoires, par apophtegmes. Ainsi, dans Le Vent Paraclet, Michel Tournier rappelle-t-il que Les Pensées de Pascal ont été pour lui un bêtisier puisqu’on pouvait y lire en pouffant des maximes hilarantes sur la peinture ou le nez de Cléopâtre. Quant au Zarathoustra, en ses trois premiers livres, avec ses vaticinations de faux prophète, sa « mystique de sacristie », ses paraboles de pacotille, il est une rechute de Nietzsche dans « la bêtise (Dummheit) métaphysico-religieuse » ! Dans les classes populaires, la bêtise la plus crasse se cristallise dans les proverbes (Sancho Pança). Tant va la cruche à l’eau, pierre qui roule n’amasse pas mousse, etc… – le proverbe étant le dépôt de la bêtise populaire. Mais au fond, discours philosophique ou proverbe populaire, la bêtise prend toujours la forme de la ritournelle infatigable de l’identité. « Je suis celui qui suis » est renvoyé par notre philosophe à la bêtise de Dieu, à Dieu comme plus haute figure de la bêtise. Ange gardien de la bêtise, Ubu, qui a remplacé Dieu par les Polonais sans annoncer Jean Paul II, a bien compris que toutes les tautologies sont des traductions de « je suis celui qui suis ». C’est qu’en réalité, « la bêtise se réduit à un chapelet de tautologies » dont le « je suis  celui qui suis » monothéiste est à la fois le paradigme et le coup d’envoi.

            Comment définir la bêtise ? On fait fausse route en y voyant une déficience de l’intelligence ou du bon sens. On s’égare en la définissant par le manque (par exemple, le manque de ce que les philosophes possèdent) – manière de la définir où s’exhibe la  suffisance autosatisfaite, homaisque, de ceux qui font métier de philosopher. La bêtise ne se définit pas par le « moins » mais par le plus, le « au carré », l’excès. Par exemple : la raison au carré, l’abus de raison, c’est la bêtise. L’esprit corseté dans la logique, c’est la bêtise ! Loin de montrer un manque de logique, la bêtise montre un trop de logique. Explication : la bêtise consiste dans l’application stricte et continue du principe d’identité : elle est toujours logique et identitaire, étant un fanatisme logique de l’identité. Par suite, elle ne relève pas de l’irrationalité mais de l’excès de raison.  Il est aisé de comprendre la bourde de Deleuze ne voyant dans la bêtise que la remontée d’un fond, matière obscure et vaseuse, comme le fond nauséeux d’un puits, tapissant l’esprit humain. La philosophie serait pour lui résistance à la remontée de ce fond de bêtise : « acte de résistance ». Son héroïsation de la philosophie ne pouvait que le rendre aveugle à ce qui pour Alain Roger marque la bêtise : sa parenté avec la philosophie, son intimité consubstantielle avec la logique dont elle est l’expression exacerbée. Deleuze ne pouvait que se tromper dans son analyse de la bêtise, parce qu’il voulait sauver la philosophie. La critique de Deleuze par Alain Roger se dit ainsi : « Il aurait fallu renoncer au fond et  Deleuze s’y est refusé ».

 

 

            Alain Roger a pris la bêtise au sérieux produisant une philosophie de la bêtise. Il peut  ainsi pointer le « règne méconnu » de la bêtise sur la philosophie. Mais il ne remplit pas le programme de Deleuze : nuire à la bêtise. Cette tâche n’est pas pour la philosophie. Le théâtre – Molière, Labiche, Feydeau – fait beaucoup plus de mal à la bêtise que la philosophie. La satire, la caricature, le pastiche y parviennent également. Et qui, récemment, a mieux nui à la bêtise que Philippe Muray ? La philosophie – c’est le cas avec ce Bréviaire de la bêtise – peut donner à connaître la bêtise, la littérature seule peut lui nuire. 

 
 
 Cet article est paru dans le Tageblatt en mars 2008.

 

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