17/01/2009

La rue, la mosquée et la télévision.

 

La rue, la mosquée
et la télévision

Par Robert Redeker

 

Cet article est paru dans Le Figaro le 13 janvier 2009

 

 

Les rues de l'Europe - entre autres - résonnaient samedi 9 janvier d'une bien problématique colère. Londres, Rome, Paris, la minuscule ville d'Agen où, selon Le Post, une grande banderole hurlait «Nous sommes tous des Palestiniens» étaient de la partie, de même qu'Auch, Grenoble, etc. Ces manifestations importantes concernant ce qu'on appelle le «conflit israélo-palestinien» mettent en évidence deux phénomènes qu'il importe d'analyser. Le premier est une répétition, un feuilleton dont la gauche repasse à chaque fois le même épisode, le second est quelque chose d'inédit, source d'une angoissante question.

D'abord, ces défilés se sont produits comme une sorte de tromperie sur la marchandise. Comme à chaque fois, le pacifisme tel qu'il s'exprime dans la rue témoigne moins d'une volonté de paix que du désir du triomphe de l'un des camps, ici celui du Hamas. En réalité, tous les défilés pacifistes rendent visibles une prise de parti. Le Mouvement pour la paix, dans les années 1950, était actionné depuis Moscou. Il attaquait les États-Unis, vilipendait l'impérialisme, dépeçait le colonialisme, tout en protégeant le stalinisme, les camps, le goulag, l'exploitation éhontée des républiques sœurs, le totalitarisme.

Qui veut la paix ne manifeste pas en hissant haut les drapeaux et les banderoles d'un seul des belligérants. Les manifestations de samedi ont été recouvertes par une marée textile aux couleurs palestiniennes. De plus se mêlaient à la foule des oriflammes palestiniennes, les drapeaux verts de l'islam, rouges du PCF, de la LCR, rouge et noir des anarchistes, ceux bariolés de nombreux syndicats. L'autobaptisé «camp du progrès» est ici un drôle d'arc-en-ciel, plutôt sinistre quand on considère le passé criminel des différentes versions du communisme, les idées du Hamas et des islamistes. Sur des photos de la manifestation toulousaine, il a été possible de remarquer des pancartes affichant un signe égal (=) entre l'étoile de David et la croix gammée. Le mot «holocauste» a été employé pour caractériser les opérations israéliennes de Gaza. «Gaza génocide» a été scandé. Rien de pacifiste dans tous ces éléments, qui ne témoignent pas d'une volonté de paix mais d'une double volonté différente, même si elle est implicite : la victoire du Hamas, l'écrasement d'Israël. Si l'État hébreu croule un jour sous les bombes, ces manifestants d'aujourd'hui s'en scandaliseront-ils ? Peu probable.

Autrement dit, ces manifestations n'étaient pas des manifestations pacifistes, des manifestations de paix, mais des manifestations anti-israéliennes. Par suite, il faut les considérer comme un élément de la guerre, une prise de parti dans la guerre, un élément dans un rapport de force guerrier qui joue en faveur du Hamas. Ces manifestations sont un épisode de la guerre. Ce sont des manifestations au sein de la guerre.

Ensuite, ces manifestations, en France, se signalent par un trait nouveau, porteur d'un avenir inquiétant : elles sont issues de la rencontre de la télévision et de la mosquée. Chacun le sait : la télévision est le média chaud, hostile à la pensée élaborée, de l'émotion génératrice d'identification. Elle est souvent la seule culture des banlieues. Ici, nous avons affaire sur ce fond d'émotion à des processus d'identifications ethniques et religieuses. L'identification avec les émeutiers de la seconde intifada produisit, on s'en souvient, une grande vague d'antisémitisme dans les banlieues hexagonales. Aujourd'hui, les manifestations sont produites par l'identification non avec les victimes, dont on ne sait pas grand-chose, mais avec les images des victimes gazaouies telles que les télévisions les déversent sur l'opinion.

Insistons sur cette notion d'image objet de l'identification, ethnique et religieuse. La télévision est un média qui empêche de comprendre les tenants et les aboutissants ainsi que les contextes, d'une part parce qu'elle est le média de l'instant, qui retient le temps dans l'instant, qui concentre toute la charge émotionnelle sur l'instant de l'image, ensuite parce que la pression de l'Audimat exclut les longues et fastidieuses, antispectaculaires, explications indispensables pour se déprendre de l'identification, se déprendre afin de comprendre. La coloration islamique de ces manifestations, le contenu émotionnel des identifications à la source de ces manifestations attestent de l'influence de l'islam, de la mosquée. La majorité des manifestants s'est exprimée dans un horizon de solidarité musulmane. Le développement de l'islam en France n'est pas étranger au succès de ces manifestations. Nous sommes bien loin de Mai 68, qui réclamait la liberté, qui exaltait des valeurs incompatibles pour la plupart avec l'islam : hier, à des années-lumière de l'Odéon 1968, des barricades du Quartier latin, la rue française ressemblait à la rue du monde arabe en émoi, celle de l'Égypte par exemple, où d'ailleurs se déroulaient les mêmes manifestations, leurs clones, avec les mêmes drapeaux et les mêmes slogans.

Concluons. Le pacifisme ne sort pas de son impasse. Ici, il est en guerre contre Israël. Après avoir été pétainiste, il a longtemps été adossé au totalitarisme communiste ; aujourd'hui il est adossé à l'islamisme radical représenté par le Hamas.

Une question se pose : élément de la guerre au Proche-Orient, cette rencontre explosive entre la télévision et la mosquée est-elle l'acte de naissance d'une constellation destinée à durer, à peser dans l'avenir sur la vie politique française, sur de nombreux autres sujets, dont des sujets de société ? Le PCF, la LCR, le NPA, le Parti de gauche de Mélenchon lorgnent avec envie sur cet avenir qui pourrait être celui de l'islamo-gauchisme.

10/01/2009

Barack Obama Harry Potter

Barack Obama Harry Potter.

 

 

2008 fut l’année Obama, l’année du « yes we can ». L’Amérique a donné ces derniers temps au monde au monde deux icones médiatiques que l’on aurait tort de croire éloignées l’une de l’autre : Barack Obama et Harry Potter. Le slogan de la campagne électorale de Barack Obama – « yes we can » - a fait, entre mars et novembre, le tour de la terre. Dépassant le cadre américain, il  s’est élargi aux dimensions de l’humanité. Il a pénétré le cœur d’une foule d’humains. Il s’est infiltré dans leur paysage intime. A la façon d’une chanson de Madonna ou des Beatles, à la façon de « We are the champions » naguère.  A la façon, surtout, d’Harry Potter.


« Yes we can «  est tout le contraire d’un slogan politique. Il ne dit rien. Il ne condense aucun programme, aucune vision politique, ne fixe aucun horizon. Il n’a pas de contenu assignable, il est entièrement indéterminé. Il ne désigne ni adversaire ni ennemi. Il est difficile, dans l’histoire des démocraties, de trouver un mot d’ordre plus inconsistant que celui qui a rythmé la victoire d’Obama.

Semblable à de la publicité, « Yes we can » est devenu malgré son inconsistance un logo sonore planétaire. Un logo sonore n’a rien à voir avec ce que naguère on appelait mot d’ordre politique. Tous, nous avons dans l’oreille des logos sonores : « Hollywood chewing-gum » par exemple, ou, en France « C’est la MAAF que je préfère ». La campagne présidentielle de Barack Obama a réussi le coup de génie  d’imposer son slogan, supposé passer pour un slogan politique, comme un logo sonore venant se placer aux côtés des logos sonores publicitaires que tous les hommes, même dans les endroits déshérités de la planète, connaissent.  Pourtant, il se trouve que « yes we can » se révèle encore plus vide qu’un slogan publicitaire. Qu’il en dit moins que  « Mars et ça repart », ou « Parce que vous le valez bien ».  Bref, qu’il en dit moins que la plupart des slogans publicitaires – du type « Mars et ça repart » ou « Parce que vous le valez bien »  -, cantonnés pourtant du fait de leur nature à un impératif de vacuité. Ce logo sonore est une monade sans portes ni fenêtres. Il frappe par son indétermination.

« Yes we can » a été conçu comme un produit, vendable mondialement. Ce logo sonore est devenu une marque, comme Coca-Cola, comme Mc Donald, ou l’appel, la sonnerie d’une marque comme « Holywood chewing-gum ». De fait, il est encore plus vide que la publicité « Hollywood chewing-gum », dans la mesure où celle-ci présentait un style de vie, joyeux et acéphale, teen-ager et écervelé, qui pouvait entrer en opposition avec d’autres styles, plus consistants et répartis un peu partout sur la planète, de vie. « Hollywood chewing-gum » figure un cliché publicitaire à la fois universel (on le rencontre sur les écrans du monde entier) et implicitement conflictuel. « Yes we can » n’entre en contradiction ni en conflit avec rien. Il ne possède pas de transcendance, d’extériorité à son énonciation. Il est un monde linguistique clos sur lui-même. Son  universalité ne s’ancre pas ailleurs que dans son abstraction vide.  Ainsi, « Yes we can » fusionne-t-il ce que la politique doit disjoindre : le principe de réalité et le principe de plaisir. Le réel et Eros – les deux instances qui se mêlent dans le bouillon des sorcières pour cuisiner une potion magique.

La magie est cette pratique qui suppose le pouvoir des mots. Pour elle, les mots sont plus forts que les lois de la nature (ou de l’économie, ou de la politique) ; ils sont, contre le principe de réalité, les soldats efficaces et invincibles, du principe de plaisir, du désir. Le credo de toute magie se ramasse dans cet énoncé : je peux, nous pouvons. Pouvoir des mots : il  suffit de répéter certaines formules idoines, dans le rythme d’une diction appropriée,  pour que le désir se réalise. Le désir que la magie veut réaliser est un désir impossible. Prononcer certains mots dans certaines conditions et dans un certain état d’esprit est censé rendre possible la réalisation d’un désir impossible dans les circonstances normales de la nature, de l’histoire ou de la politique. N’est-ce pas ce qui se passe avec le « yes we can » ?

« Yes we can », psalmodié tout autour de la terre, ne manque pas de ressembler à une formule magique. Harry Potter a façonné l’imaginaire des années 2000. Est-ce un nouveau  « Sésame , ouvre-toi » ? La formule suppose ceci : à force de répéter litaniquement et en chœur « yes we can », la réalité prendra la couleur de nos rêves, elle deviendra une réalité selon nos rêves. Réalité, rêve – une opposition freudienne. « Yes we can » se veut une formule politique. C’est en fait une formule magique infantile, refusant l’opposition entre principe et plaisir et principe de réalité (refus qui définit l’enfant) qui place Obama dans le rôle d’Harry Potter.

 

*****************************************************************************************************************************************************************************************

*Ce texte est paru dans La Dépêche du Midi le 4 janvier 2009.

 

 

21/12/2008

Visibilités et Médias

Visibilités et médias

Cet article est paru dans la revue Médias, automne 2008.

par Robert Redeker



Les débats sur la publicité donnée par les médias à la vie privée des hommes et femmes politiques sont bien étranges. La vie privée est une croyance récente. Historiquement, elle est liée au triomphe de la bourgeoisie au xixe siècle. Les âges antérieurs ne la connaissaient pas. Elle traduit l’extension à la vie collective de l’intimité qui s’exprimait au confessionnal. De religion politique qu’il était sous l’Ancien Régime, le christianisme est devenu au xixe siècle religion bourgeoise : la vie privée s’est imposée dans la société comme structure et comme valeur à la faveur de ce passage. La notion de vie privée suppose une coupure traversant l’homme, une dualité dans son existence. L’homme aristocratique, qui précéda l’homme bourgeois, était tout un. Un idéal, aujourd’hui déchu, le traversait : il devait être ce qu’il paraissait, il devait paraître ce qu’il était. L’homme bourgeois, lui, se dédouble. Il n’est pas un, il est deux. La critique développée par Marx contre l’idéalisme et l’humanisme bourgeois est éclairante : l’idéologie bourgeoise clive l’homme en homme privé, d’un côté, et citoyen de l’autre. Ces deux entités entrent en conflit dans le même être. Les polémiques sur la représentation médiatique de la vie privée des politiques se font inconsciemment l’écho de cette coupure définissant l’homme bourgeois, tout en la déplaçant. Ils présupposent que le détenteur du pouvoir est double, à l’instar de chaque être humain : il serait, par moments, un homme privé et, par moments, un homme public. Ses actes d’homme ordinaire - amours, goûts, vie familiale, vacances - s’inscriraient dans sa vie privée quand seuls ses actes politiques ressortiraient de sa vie publique. Les moraliseurs proclament alors : les citoyens n’ont que les seconds à connaître ; la vie privée du prince n’est pas un fait politique. Cette attitude moralisatrice combine l’erreur à l’ignorance. L’Ancien Régime considérait que le roi possédait réellement deux corps. Deux corps unis dans la même vie, dont la mort marquait le divorce. « Le roi est mort, vive le roi ! » : son corps biologique a cessé de vivre, mais pas son corps mystique, qui perpétue son existence dans l’héritier. Les commentateurs du jour présupposent au contraire que le prince n’a qu’un seul corps mais qu’il possède réellement deux vies, la vie privée et la vie publique. Le roi de France, lui, n’en possédait qu’une : sa vie de roi, publique de part en part, jusque sur la chaise percée. Tout détenteur du pouvoir peut être appelé prince. Les moralisateurs incendiaires, qui s’en prennent régulièrement à l’exposition médiatique de la vie privée des gouvernants, méconnaissent tout à la fois l’histoire (que nous venons de rappeler), les exigences de la communication et l’essence de la politique. Ils oublient - ce que Machiavel nous enseigne - la connexion entre l’exposition de la vie privée et la nature du pouvoir politique : publiques étaient les amours de Louis XIV ou de Napoléon, et l’Empereur ayant été un romantique, ses chagrins comme ses pleurs étaient également publics. Le prince n’est pas un fonctionnaire ou un bureaucrate cessant d’être prince le soir tombé. Il continue de l’être, même quand il dort. Parce que le pouvoir n’est ni une fonction, ni un emploi, mais un rôle. La critique des moralisateurs demeure inféodée aux conceptions de l’existence datées du xixe siècle. Les formes contemporaines de l’exhibition de la vie privée marquent la fin d’une parenthèse. Nous vivons le crépuscule de la vision bourgeoise de la vie. Une nouvelle forme de la visibilité s’impose. C’est elle qu’il faut interroger - en demandant : qu’est-ce que la visibilité, l’exposition médiatique ? Quelle doit être son éthique ? -, plutôt que de réprimander la dérive médiatique sur fond de nostalgie.