28/01/2007

Noël, utopie indestructible

                                                   Noël, la seule utopie indestructible.



                                                                            Par Robert Redeker




    Pourquoi Noël est-elle devenue la plus universelle de toutes les fêtes? Ce n'est pas une simple fête religieuse, comme il en existe tant. Les chrétiens ont réussi à entraîner dans sa célébration la planète entière, à transformer sa date en un jour de joie bien au-delà des frontières confessionnelles de leur religion. Chaque 25 décembre, la plupart des athées aussi bien que d'innombrables fidèles d'autres religions se joignent aux chrétiens pour un jour de joie. Même le plus insensible des hommes ne peut récuser une certaine émotion à l'évocation de Noël. Comment expliquer cette universalité?



    Noël est une utopie. Noël transporte à travers le temps un message utopique. Mais il ne s'agit pas d'une utopie construite par des philosophes et des politiques, armant des révolutionnaires,fomentant des prises de pouvoir, préparant une mainmise totalitaire sur la société. Nous n'avons pas affaire à une utopie politique: entre l'âne et le boeuf, Joseph et Marie restent à l'écart des affaires de la cité. Noël n'est pas l'utopie d'une cité idéale qu'il faudrait mettre en oeuvre en appliquant un programme précis. La République de Platon, l'Utopie de Thomas More, le Manifeste Communiste de Karl Marx sont des utopies de cette sorte, livrées clefs en mains. Sans s'identifier à ces tentatives, la nuit de Noël est pourtant une nuit utopique dans la mesure où elle symbolise la réconciliation et la paix. Comme toute utopie, cette fête se veut capable d'effacer ce qui oppose les hommes.

    L'imaginaire de la scène de la nativité – le père, la mère, l'enfant, les animaux domestiques, le ciel étoilé – rencontre, de façon plus profonde et plus décisive que tout autre mythe religieux, un complexe de désirs et de rêves présents depuis les origines de l'humanité. Et aussi depuis l'enfance de chacun. C'est pourquoi l'utopie constituée par la fête de Noël n'est pas une utopie philosophique, mais une utopie anthropologique, aussi inséparable de l'homme que ses instincts. Une utopie qui colle à la peau et à l'âme des humains depuis la préhistoire. Qu'est d'autre Noël, sinon l'utopie de l'unité de l'humanité paisiblement réunie autour d'un berceau, représentant son avenir? Mais la crèche est également un cosmos: l'enfant, la femme, l'homme, les bêtes, le ciel, les étoiles, sont rassemblés dans la même image. Noël rend palpable l'utopie d'une harmonie pacifique entre l'homme et la nature, l'homme et le cosmos. La crèche de Noël réunit à la fois ce que l'homme désire le plus ardemment et ce qui lui échappe toujours, l'harmonie universelle et la paix.

    Ainsi, Noël et la crèche traduisent le contraire de ce que l'expérience quotidienne démontre: les déchirements entre les hommes, les guerres et les haines, la destruction de la nature. La réalité historique est le mal et la destruction, dont Noël célèbre le dépassement. L'enfant Jésus, nous dit-on, est venu pour effacer la tâche originelle – pour envoyer le mal et la destruction aux poubelles de l'histoire. Péché originel: l' homme sait bien que ce mal vient de lui, des démons (les passions) qui l'habitent. Le mythe de l'enfant innocent dans sa crèche, à l'écart du tumulte de l'implacable politique (Hérode) dit que ces passions et ces démons peuvent être vaincus. Au coeur de l'utopie de Noël, se cache le voeu le plus profond de l'humanité: triompher de la source du mal, qui jaillit au-dedans de chacun d'entre nous.



    La fête de Noël est traversée par une intuition, dont la crèche est l'image: l'humanité constitue une seule et même famille. Elle est animée par une espérance: donner une seconde chance à la vie. Le bébé qui vient de naître est cette seconde chance. Cette intuition et cette espérance convergent dans le culte de l'enfant Jésus. L'on s'y laisse bercer par l'illusion que tout peut recommencer, mais sans le mal, dans l'harmonie et dans la paix. Meilleure incarnation possible d'un rêve aussi ancien que l'humanité, opposition de l'espérance (la paix) à la réalité (la barbarie), la fête de Noël est purement et simplement l'utopie non politique de l'humanité heureuse. Noël est la seule utopie indestructible.

 

Ce texte a été publié dans La Dépêche du Midi le 25 décembre 2006.  

04/01/2007

Sartre Les Mots

 

                                                                         Jean-Paul Sartre en 1964, Les Mots.  

 

 

                                                               Par Robert Redeker
 

 

 

    Avec les Mots, on plonge dans l'enfance de Jean-paul Sartre, à la recherche des origines de sa passion pour la littérature. Une enfance d'avant la guerre de 14-18. Mais attention, ce n'est pas un livre consensuel, ni avec ses lecteurs et leur univers (comme le sont ces livres écrits dans le but d'obtenir un prix littéraire, ou du succès), ni avec l'image de Sartre (qu'il s'applique page après page à détruire), ni avec lui-même. Ce n'est pas un livre de nostalgie de l'enfance, du paradis perdu, comme il en existe dans les librairies, généralement accablants de mièvrerie. Le livre d'enfance de Sartre n'est pas de ces textes où l'auteur chercherait une sorte de réconciliation. Il cherche, au contraire, à sortir d'une figure qui s'est imposée à lui dès cette enfance : l'écrivain, la littérature. C'est d'abord l'extraordinaire violence de l'écriture, ravageuse et créatrice, qui parcourt tout l'ouvrage.

    Gai autant que sombre, ce livre est un torrent en crue dont lien ne réchappe : ni Sartre lui-même, bien sûr, ni la bourgeoisie, qu'elle soit citadine ou rurale, ni son grand-père Schweitzer. Les Mots sont d'abord le combat de Sartre contre son image - plus précisément contre sa double image : intérieure et publique, l'image de soi devant soi et l'image de soi dans le monde. Ce travail de destruction de sa propre image témoigne d'un paradoxe qui concourt à la force des Mots : si le livre multiplie les fausses pistes, il est pourtant d'une absolue sincérité. Voyons dans le contraste entre cet art de la fausse piste et cette transparence, dans laquelle Sartre se montre à visage découvert, la source de la beauté de ce Livre. C'est aussi le combat de Sartre contre l'illusion du salut par la littérature, contractée durant ces années d'enfance, enracinée dans ce bas âge qui fournit la trame de l'ouvrage. La somme de ces combats fait des Mots un livre dynamite et, comme l'a écrit son compagnon Claude Lanzmann, « un livre piège » autant qu'une « machine infernale » . Les dernières lignes en livrent l'épilogue : « Si je range l'impossible salut au magasin des accessoires, que reste-t-il ? Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et qui vaut n'importe qui. » Même cette conclusion cependant doit échapper à une lecture naïve : cet adieu à l'illusion littéraire, à la figure du grand écrivain, au bout duquel il ne reste que l'homme « fait de tous les hommes » est aussi une continuation. Ainsi, dans le volume collectif Témoins de Sartre, qui vient de paraître aux éditions Gallimard, Lanzmann décrit l'entreprise des Mots par cette formule : « Engagez-vous, rengagez-vous! »

Dans les Mots, si Sartre se sauve de quelque chose, c'est du salut, du mirage du salut par l'écriture.

 

 

Cet article a été publié sdans Marianne daté du 25 juin-1er juillet 2005.