27/08/2005

Armstrong: modèle déclassé.

Ce texte est paru dans La Libre Belgique aujourd'hui.

http://pdfonline.lalibre.be/index.php?action=thumbpreview&documentId=771227





Modèle déclassé.




Par Robert Redeker*
 
 





La révélation du dopage de Lance Armstrong ne doit pas être rangé dans la catégorie des faits-divers anodins. Le sport - qu'on s'en afflige ou qu'on s'en réjouisse - occupe dans les sociétés actuelles une place centrale. Il s'est emparé du pouvoir spirituel : le gouvernement des âmes. Pour preuve : le sport est devenu la source principale des métaphores pour toutes les autres activités humaines. A l'école, dans les affaires, dans la vie quotidienne, les situations sont de plus en plus comparées à des situations sportives. L'injonction à la performance s'est hissée au grade d'impératif catégorique - autrement dit : d'évidence qui ne souffre aucune discussion - de l'existence dans notre modernité tardive. Toute existence doit être soumise à la règle de la performance : les hommes, les institutions, et aussi les journaux. La culture elle-même est mise au pas : un orchestre, une troupe de théâtre, un artistes, sont sommés d'être performants ! La matrice de la performance gît dans le sport. Le sport met en scènes des humains - Douillet, Zidane, Armstrong - pris, plus ou moins consciemment, pour des modèles par la masse de nos contemporains. Même s'il se diffuse de manière subtile ou insidieuse, ce pouvoir spirituel n'en est pas moins réel. De fait, contrairement à ce qu'affirment conjointement un sociologisme paresseux et un marxisme superficiel, les idoles sportives sont moins des reflets que des modèles, et le sport est moins une image de la société que sa matrice. Qui souhaite améliorer la société, la moraliser quelque peu, doit auparavant guérir le sport des turpitudes qui l'infectent; la politique, du fait de l'impact matriciel du spectacle sportif sur les hommes, doit commencer par la politique sportive. Quel doit être le commencement de toute politique ? Le sport !

L'image du champion - ses manières d'être, de se mouvoir, de se vêtir, les moyens par lesquels il obtient ses succès - accomplit une action efficace sur la vie collective. Feue la pensée magique, qui croyait au pouvoir réel des images (par exemple attirer le malheur sur une personne haïe en transperçant d'aiguilles son effigie), reposait une intuition juste confirmée par les technologies médiatiques contemporaines. Le poster d'un champion épinglé au mur, dans la chambre d'un adolescent a un pouvoir réel. Ces images, par exemple, peuvent communiquer la vertu de dépassement de soi. Le sport, de fait, se construit comme un dispositif technologique, d'extension planétaire, de clonage des imaginaires. Du Chili au Sahara Occidental, du Stade de France au Maracana de Rio, Zidane est entré dans tous les imaginaires, participant à leur clonage réciproque.

Au sein des spectacles, le sport occupe une position singulière, qui lui confère un surcroît de responsabilité. Le théâtre et le cinéma, parallèlement à la littérature, dépeignent, par le détour de la fiction, l'homme et la société tel qu'ils sont. Au contraire le sport montre l'homme tel qu'il doit être. En effet, dans le spectacle sportif la distance de la fiction n'existe pas : l'exploit, que ce soit celui de Zidane ou celui d'Armstrong, révèle directement l'homme, ce qui le hisse au statut de modèle. Entre Zidane et son exploit aucune distance ne s'institue ; entre Depardieu et les personnages qu'il interprète s'insinue une distance excluant ces personnages de l'imitation. Zidane et Armstrong ne jouent pas d'autres rôles qu'eux-mêmes. Professionnels du spectacle, les champions ne sont pourtant aucunement des acteurs - le sportif joue son propre rôle devant son public, ce qui lui interdit l'abjection, la tricherie, l'infamie. Quand Marlon Brando campe sur les écrans un dépravé cynique, l'admiration du public se porte vers l'acteur et non vers le personnage. Lorsque Zidane pénètre dans l'arène, ou qu'Armstrong se lance sur les routes, leur spectacle et leur être, le rôle qu'ils jouent et l'être qu'ils sont, entrent en fusion. La force d'imitation véhiculée par les stars du sport trouve sa source dans la fusion entre ces deux aspects qui dans le cinéma, le théâtre et même la chanson demeurent séparés : l'acteur et son rôle.

Les héros du cinéma et de littérature sont uniquement d'essence projective. Personne, dans la jeunesse, ne rêve d'être Julien Sorel. Un adolescent peut se projeter sur Julien Sorel précisément pour le contraire : ne pas devenir semblable à ce héros de roman. L'homme contemporain, le temps d'un film ou d'un livre, se projette sur ces héros de fiction non pour leur ressembler, mais pour se délester d'un poids trop lourd, pour se purger d'un trop plein de passions. Le cinéma et la littérature s'avèrent purgatifs pour l'obscur et le mauvais qui nous habitent ; ils évacuent notre part d'ombre et notre part de mal, notre part maudite. Inversement, des foules entières brûlent de ressembler à Zidane et, aimerait-on pouvoir dire, à Armstrong. L'écart entre le sport et la littérature ou le cinéma apparaît donc ici. Loin d'être purgatives, les stars du spectacle sportif sont matricielles. Précisons : un processus d'incorporation de l'image, et par suite du comportement, des valeurs ou des anti-valeurs qui accompagnent cette image, relie le supporter à son idole. Cet écart fait ressortir le type très particulier de responsabilité du sportif, contrepartie de son pouvoir spirituel : une responsabilité éthique. La société ne peut accepter le message suivant, pourtant avalisé par tous les vainqueurs dopés: la réussite et le succès peuvent s'acheter au prix de la tricherie, si ce n'est à celui de la destruction différée de soi, sorte de pacte avec le diable (non content d'assurer la propagande pour la tricherie, le dopage sème la mort : un coup d'oil sur les statistiques de mortalité précoce chez les champions de haut niveau suffit à en convaincre). C'est pourquoi, si le dopage d'Armstrong trouve confirmation, et afin de sauver aussi bien le Tour de France lui-même (que signifierait au palmarès de cette épreuve le maintien d'un vainqueur convaincu scientifiquement de dopage sinon la chute de cette épreuve dans la catégorie grotesque des jeux du cirque? ) que la portée éthique de la victoire sportive, les juridictions compétentes se doivent de déclasser, fût-ce six ans après les faits, le coureur texan.



* Robert Redeker est philosophe. Auteur de : Le Sport contre les peuples (éditions Berg International). Site internet : http://www.robertredeker.net

18/08/2005

La politique du sac de peau

On trouvera également ce texte au lien suivant

 http://www.robertredeker.net/perso-27517.htm

ainsi que sur le blog de sonia bressler

http://kritiks.blogspirit.com/archive/2005/08/17/robert-redeker-nostalgie-de-l-homme-humain.html

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La mondialisation sauvage ou la « politique du sac de peau »

 

Nostalgie de l''homme humain.

Entretien avec Marie-Stéphane Devaud, journaliste.

 



À l’écart du marketing éditorial de la bien-pensance, Robert Redeker poursuit une méditation philosophique exigeante, soucieuse des métamorphoses contemporaines galopantes de l’espèce humaine.

 

M-S. Devaud : « Dans « Nouvelles Figures de l’homme », vous proposez de substituer au concept d’homme celui d’humain. Votre démarche peut-elle être interprétée comme un tremplin pour la philosophie, qui, depuis Foucault, est dans une impasse ? »

Robert Redeker : L’homme est mort, après Dieu, mais qu’est-ce qui a pris son relais ? Pour répondre à cette question, j’ai voulu écrire un livre postfoucaldien (sur la mort de l’homme, mais aussi sur le biopouvoir) qui tienne compte cependant de l’apport de Michel Foucault. L’homme est une parenthèse, aujourd’hui close, dans la destinée beaucoup plus générale de l’humain. Il est une des figures prises par l’humain, la figure occidentale. Anthropologiquement, le concept d’homme n’est plus du tout pertinent pour rendre compte des évolutions que nous avons sous les yeux. L’impasse de la philosophie est la suivante : son projet fondamental, fixer l’humain sur une essence appelée homme (par exemple, le fameux cogito de Descartes) est épuisé du fait qu’il est désormais en décalage radical avec l’évolution contemporaine de la forme humaine. La philosophie doit inventer de nouveaux concepts pour  coller (afin de pouvoir le penser) à ce changement. 

M-S. Devaud : « Selon vous, l’universalisation de l’homme s’est arrêtée au XXe siècle et elle a fait émerger des nouveaux visages de l’humain, le « déshumain » et le « néghumain ». Nous ne sommes donc plus que des packs d’énergie sans finalité ? »
R. R. :
Déshumain : les conditions objectives de l’existence contemporaine (éclatement du temps et de l’espace du fait des nouvelles technologies, morcellement de l’appréhension de soi, effondrement des structures collectives d’agrégation des individus en vue d’un sens) détressent, défont, l’humain tel qu’il a été constitué en homme par l’Histoire. C’est cela la déshumanisation du monde contemporain : défaire l’homme, fabriquer le déshumain. Néghumain : impossibilité de reconstituer l’humain en homme par-delà la déshumanisation. Le néghumain complète le déshumain. Néghumain ne signifie pas seulement que l’existence humaine se trouve réduite à une seule dimension (la consommation), mais surtout qu’elle s’est fermée à double tour : impossibilité de retourner en arrière, vers l’homme, désormais aussi mort que Dieu, et impossibilité d’ “ inventer de nouvelles possibilités de vie ” (on se souvient que cette formule récapitule, pour Nietzsche, la tâche de la philosophie).

M-S. D. : « Vous insistez sur le défi lancé à l’architecture du fait de ces nouvelles figures de l’homme. Après avoir sédentarisé l’humain, il s’agit désormais pour elle de devenir un art du nomadisme. »
R. R :
C’est l’architecture qui permet à l’être humain de se sentir heureux de vivre. C’est la clef du bonheur, l’art qui a construit l’âme humaine. Elle a servi à deux tâches : sédentariser l’humain, et emprisonner les dieux dans des temples. Fixer les humains sur une terre, fixer les dieux en des prisons sur cette terre délimitée. Parallèlement, la philosophie s’est acharnée à fixer les humains sur une essence, une solide et inébranlable terre intérieure, qui a pris le nom d’homme. La renomadisation contemporaine, impliquée par les mutations du travail, le développement des techniques de transport et des technologies de la communication, arrache l’humain à cette terre intérieure qu’était l’homme, le plongeant dans un désarroi qu’on peut appeler errance anthropologique. La renomadisation – signe de la mort de l’homme – n’est pas que matérielle, elle est aussi intellectuelle et spirituelle. Le défi auquel l’architecture se trouve confronté est le suivant : bâtir des lieux de passages qui soient habitables, rendre habitable le passage.

 

M-S. D. : « Vous réservez le terme d’« inhumain » à l’impensable de la chambre à gaz. La Shoah est indéniablement un événement unique, mais comment parler des autres génocides ? »

R. R. : Chaque génocide est singulier. Mais la Shoah est le schème général des génocides, leur idéal-type ; par suite, elle est aussi l’idéal-type de l’inhumain. Il ne faut pas voir dans « inhumain » un sentiment subjectif, le point de vue de la victime ou du bourreau. Inhumain dit autre chose. Qu’est-ce qui constitue l’inhumain de la Shoah ? Réponse : sa situation objective. L’inhumanité de la Shoah provient du croisement des deux formes du Mal : le mal banal, la banalité du mal, et ce que Kant appelait le Mal radical. Les deux se sont trouvés absolument systématisés dans la Shoah, poussés jusqu’à leurs possibilités les plus extrêmes. L’inhumanité de la Shoah est donc une inhumanité objective : le croisement d’une double systématisation, la systématisation du mal radical et la systématisation du mal banal. .

M-S. D. : « Dans la fabrique du « déshumain », le sport occupe une place de choix. Comment pensez-vous possible de désamorcer cette anthropofacture planétaire? »
R. R. :
La critique du sport est en général mal conduite, sur des bases morales ou politiques. Cette critique doit plutôt être de type anthroplogique : quel style d’humain (et non pas d’homme, le sport n’est pas une affaire d’hommes, mais d’humains en voie de déshumanisation) le sport fabrique-t-il ? Le sport est le dispositif central, planétaire, de la déshumanisation. Il est même devenu le nouveau sacré : les manifestants et grévistes de mars dernier ne voulaient pas gêner le comité olympique à Paris et firent flotter le drapeau olympique en tête de leur manifestation. La revendication était terrible : du pain (augmentation des salaires) et des jeux, du cirque (les jeux olympiques). Aucun souffle de liberté dans cette demande adressée aux gouvernements. Ce fétichisme olympique des syndicats apparemment contestataires, inaptes à revendiquer autre chose que du pain et des jeux, fait toucher du doigt que le sport est aujourd’hui le nœud de la servitude volontaire.

M-S. D. : « De même, au vu des avancées constantes des sciences du vivant, ne croyez-vous pas utopique d’infléchir “ la politique du sac de peau ”, comme vous l’appelez si bien ? Y a-t-il des signes, selon vous, qui nous permettent d’espérer un retour de l’humain qui ne soit pas destructeur pour l’homme ? »
R. R. :
Désamorcer et infléchir sont les bons mots, ils prennent le relais de l’utopie, qui était constructiviste. Ils signifient : prendre notre destin de déshumanisation et de néghumanisation à contre-pied, à revers, ruser avec lui, “ inventer de nouvelles possibilités de vie ”. Il est évident que les partis politiques et les syndicats en sont incapables, parce que s’appuyant sur des concepts – l’homme, le peuple – d’un âge révolu, qui a été rendu caduc par l’évolution imposée au monde, par le turbocapitalisme. Le concept proposé par Toni Négri de “ multitude ” est un assez bon concept de substitution à ces représentations caduques, malheureusement mal utilisé et collé à une gangue marxiste dont Négri n’arrive pas se débarrasser. Pourtant, seule une politique des multitudes, non-utopique et non-constructiviste, peut désamorcer et infléchir, ouvrir de “ nouvelles possibilités de vie ”.


Robert Redeker,  Nouvelles Figures de l’homme, éditions Le Bord de l’eau, 2004, 127 p., 16 €.