24/04/2005
Philip Beitchman sur la piste de la Cabale
Philip Beitchman sur la piste de la Cabale.
Par Robert Redeker
A propos de : Philip Beitchman, The View from Nowhere, Lanham-New York-Oxford, University Press of America, 2001
Traducteur de Jean Baudrillard et de Paul Virilio, Philip Beitchman est un philosophe américain qui s’était déjà signalé à notre attention par un livre très approfondi sur les ramifications littéraires, philosophiques et culturelles de la Cabale, titré Alchemy of the Word. Dans son plus récent ouvrage, titré The View from Nowhere(*), Beitchman poursuit ses étonnantes investigations sur le même chemin. Le lecteur y rencontrera de merveilleuses surprises : ainsi, dans les pages de Beitchman, Baudelaire va au cinéma (la poésie baudelérienne du haschich est présentée comme un comme prototype pour une perception cinématique/cinématographique de la réalité) et Kierkegaard télescope Baudrillard (« Les stratégies fatales de Sören Kierkegaard »). Selon l’auteur, la philosophie « existentielle » de Kierkegaard a été jusqu’ici fort mécomprise ; l’approcher à partir de Baudrillard (au Journal d’un séducteur de Kiekegaard, fait écho De La Séduction de Jean Baudrillard) est préférable. Ainsi, le projet général de ce livre, qui consiste à articuler cabale et littérature, produit des effets théoriques et herméneutiques aussi inattendus qu’éclairants. Beitchman le met en évidence : une filiation de motifs cabalistiques peut être reconstituée à partir de Milton, qui passerait, entre mille écrivains possibles, par Hawthorne (auteur de The Scarlett Letter), Walter Benjamin, la mystique révolutionnaire de certains surréalistes en dissidence, les techniques littéraires de « word-game » comme chez Georges Pérec, et qui aboutirait, de nos jours chez quelques auteurs postmodernes. The View from Nowhere – espérons une prochaine traduction française – est bien plus qu’un livre sur les livres : c’est un subtil jeu de piste, étourdissant d’érudition littéraire et cabalistique. D’où provient cette fécondité heuristique qui donne tant d’inventivité à certains passages ? Risquons pour réponse une métaphore deuleuzienne : la méthode de Beitchman s’apparente à celle du chien de chasse qui renifle, s’arrête, fait des bonds, pistant le long de l’histoire de l’écriture motifs, idées et procédés d’essence cabalistiques.
(*) Philip Beitchman, Alchemy of the Word, New York, State University of New York Press, 1998.
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23/04/2005
Le harem des dévôts
Le harem des dévôts
par Robert Redeker
Le problème de Saint François de Sales. Je viens de lire L’Introduction à la vie dévôte, saint François de Sales. Il faut comprendre cette oeuvre étrange à partir du désir de Flaubert. Le désir de Flaubert s’exprimait dans la formule perverse, dans la formule qui est la perversion même: « Madame Bovary, c’est moi ». Saint François de Sales, bien avant Flaubert et un siècle avant le marquis de Sade, réalise ce désir (dont je nomme la formule: le complexe de Flaubert): il s’adresse à une femme - il est le directeur de conscience de Philothée, l’amie de Dieu-, dans un seul but, celui de trouver le moyen d’écrire comme une femme. Dans son livre, Je est au fond ce Je qui est Elle. Le stratagème de la conversion à Dieu lui sert de prétexte pour une conversion à la féminité :pénétrer les replis secrets de la féminité inspecter, voir, jouir de cette féminité. Les femmes, on le sait - c’est la parole, insupportable à l’Eglise, de toutes les mystiques :je jouis ; l’Eglise, pour contrecarrer la mystique féminine inventera la fade figure de Bernadette, cette pucelle rurale, la fabriquera de toutes pièces - jouissent de Dieu. Par exemple cette phrase, chez saint François de Sales: « Remerciez Dieu qui vous a faite pour une fin si excellente. Vous m’avez faite, ô Seigneur pour vous afin que je jouisse éternellement de l’immensité de votre gloire: quand sera-ce que j’en serai digne et quand vous bénirai-je selon mon devoir ? ».Ces paroles, certes sont des paroles de harem, d’enchaînée du harem (l’envie du harem traverse tout le christianisme).Mais il y a plus. Le rapport de jouissance entre la dévôte et Dieu est un rapport doublement singulier: d’abord entre la personne singulière et Dieu, ensuite entre cette personne comme femme et Dieu le père (drôle de père d’ailleurs, puisqu’il fait un fils à Marie sans la connaître, et que ce fils, Jésus a un père dans les cieux et une mère vierge !).La formule d’épouse du Christ dit bien cette double singularité ; Sales est doublement exclu :comme homme d’abord et comme évêque ensuite. Le désir - le désir d’être en même temps l’épouse du Christ et (en tant qu’auteur d’une Introduction à la vie dévôte) l’épouse de toutes les femmes de la création, désir donjuanesque dont seul le Christ est capable, véritable privilège du christ- de Saint François de Sales est de jouir de cette jouissance de la dévôte, de parasiter cette jouissance. Ecrire comme une femme, se mettre à la place d’une femme est le seul moyen d’y parvenir.
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Ennui et littérature en Europe.
Ennui et littérature en Europe.
à propos de: Norbert Jonard, L’Ennui dans la littérature européenne, Editions Honoré Champion, Paris 1998, 224 pages, relié.
Par Robert Redeker
Qui d’entre nous n’a médité sur l’ennui dans les livres -sur « cette araignée silencieuse filant sa toile dans les recoins ombreux du cœur » d’Emma Bovary? Qui ne s’est senti profondément bouleversé par des ennuyés tels Baudelaire et Leopardi ? Norbert Jonard, l’un des plus éminents spécialistes des lettres italiennes, propose avec L’Ennui dans la littérature européenne un passionnant travail de critique littéraire qui, au-delà des spécialistes universitaires, éclairera et enchantera le public plus large des amoureux de la littérature. L’auteur nous invite à traverser les siècles littéraires afin de scruter avec lui les métamorphoses de l’ennui chez les écrivains. Permettons-nous, dans cette brève chronique, de faire quelques pas à ses côtés.
Bien qu’il ait accompagné ou motivé la création d’un grand nombre d’œuvres, parmi lesquelles un certain nombre de chefs d’œuvres, l’ennui n’est pas consubstantiel à la littérature; les Anciens ne l’ont que peu connu. Si Sénèque s’interroge sur la nausea, le fastidium, s’il ressent la vacuité des désirs qui n’arrivent point à se fixer sur quelque objet, le premier à décrire ce mal être, sans le nommer, est Lucrèce qui composa son poème philosophique -De natura rerum- avant de se suicider.
La théologie chrétienne (avec Cassien) créa son ennui, propre au cloître, qu’elle baptisa acédie. Ce mot désignait un redoutable adversaire : le « démon de midi » accoutumé à assaillir les premiers moines, les précipitant dans la lassitude de vivre et l’assoupissement de l’âme. Longtemps (jusqu’à Grégoire le Grand) cet ennui fit partie des péchés capitaux. Péché contre l’espérance, l’ennui est une faute. Les échos de la théologie de l’ennui s’entendent tout au long du Moyen Age jusque dans les œuvres de Bernard de Ventadour, de Jaufre Rudel, de Chaucer, de Dante, de Pétrarque dont le Canzoniere (qui se complaît dans un plaisir des larmes et de la souffrance) doit selon notre auteur occuper une place charnière dans toute histoire de l’ennui. Ce sera bien plus tard que la théologie de l’ennui atteindra son sommet spéculatif : chez Bossuet, où ce sentiment renvoie au vide de l’âme en attente de Dieu, et chez Pascal qui articule l’ennui avec l’inquiétude (« Condition de l’homme : Inconstance, Ennui, Inquiétude ») tout en supposant que le chrétien peut combler ce gouffre. Cette exploration des bases historiques religieuses de l’ennui est importante car ce sont elles qui conditionnent la carrière de ce thème dans la suite de l’histoire des lettres.
Oui, existe un ennui des Lumières, un ennui du siècle que l’on a dit heureux ! Un ennui du bonheur, ou un malheur du bonheur : « Mon ami, je suis trop heureuse ; le bonheur m’ennuie » écrit, dans La Nouvelle Héloise , Julie à Saint-Preux. Rousseau le premier offre à l’ennui toute sa force romanesque. De grandes mutations philosophiques -principalement l’épanouissement du courant empiriste- donnent naissance, au XVIIIème siècle, à une psychologie de l’ennui. On voit fleurir alors, sous le signe de l’uneasyness théorisé par Locke, toute une littérature du spleen, de la mélancolie, dans laquelle la sensation et l’ego (le moi n’étant plus haïssable) prennent une place grandissante. Locke avait fait de la sensation la base de la vie morale. Mais si cette psychologie de l’ennui procède de la révolution empiriste-sensualiste opérée par Locke, c’est cependant Condillac qui en est son véritable fondateur..
La crise des Lumières, à la fin du XVIIIème siècle, introduit l’ennui dans le champ de l’histoire. Toute une génération, aux sentiments ambigus face à la Révolution française, rompt avec les Lumières. La littérature se peuple d’âmes lasses, incurablement désenchantées, comme chez Byron. Chacun se souvient du Werther de Goethe dont l’ennui, implacable mal de vivre autant que maladie de l’esprit, est hanté par la tentation du suicide. Et que dire de la noirceur d’auteurs italiens, tels Alfieri et Foscolo? Chateaubriand, génial écrivain de l’ennui s’il en fut, fournit avec René un modèle d’ennuyé qui a autant marqué toute une époque que Werther. A ses yeux, l’ennui suit « d’un manque métaphysique résultant de la crise des valeurs chrétiennes affaiblies par la philosophie des Lumières ». Tous, héritiers de Pétrarque pour qui l’écriture était la raison d’être, sont des introvertis girovagues dont le point commun est de suivre des itinéraires de fuite conduisant à l’échec.
L’ennui 1818 ! Qui d’entre nous n’a pas été ravagé lorsque dans l’adolescence il s’adonna à la lecture d’Alfred de Musset ? L’ennui finit par enfanter ses « enfants du siècle », objets des confessions ambiguës de Musset . Enfants brouillés avec leur siècle, en contrepoint au triomphe de la bourgeoisie, génération dont la misère de l’âme prend le nom de « romantisme » ! Lorenzaccio : un modèle d’ennuyé. De son côté, Vigny finit par se découvrir ennuyé des armes amères pourtant tant désirées -l’écriture lui est le remède à l’ennui de la vie militaire. Mais c’est Leopardi, ce « sombre amant de la mort » selon les termes mêmes de Musset, qui dans le Zibaldone, analyse le mieux l’ennui en touchant d’une manière inédite le fond du pessimisme. Les nouveaux ennuyés d’après 1850 exècrent le Bourgeois (« J’appelle bourgeois quiconque pense bassement » dit Flaubert) -longtemps aristocratique, l’ennui est désormais un « mal bourgeois ». Avec cet âge de la bourgeoisie, qui hait la littérature et multiplie les procès (Flaubert, Baudelaire), l’écrivain déchoit au rang de roi dépossédé. Le parcours du livre de Jonard livre s’achève avec brio sur l’ennui « fin de siècle » : les décadents abouliques, portant Schopenhauer en bandoulière, Jules Laforgue, Maupassant, Huysmans, le crépuscularisme de Gazzano, écrivain de l’ennui infini.
Cette traversée diachronique de la bibliothèque européenne permet de conclure que l’ennui est moins un « mal du siècle » qu’un « mal des siècles » tant il est, sorte de caméléon, toujours présent et toujours différent. Avec l’ouvrage de Norbert Jonard nous tenons l’œuvre, qui s’arrête au début du XXème siècle, d’un grand professeur de lecture : il nous incite à rouvrir tous les livres.
R.R.
Ce texte a été publié dans le Tageblatt en février 1999.
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La singulière philosophie du Traité de l'Ombre
La singulière philosophie du Traité de l'Ombre
à propos de: François Maugarlonne, « Traité de l’ombre », Editions du Bon Albert (48260, Nasbinals, France, 2000). 494 pages.
Voici donc un livre bien mystérieux, un « Traité de l’ombre » publié à Nasbinals, dans les montagnes de l’Aubrac, par les Editions du Bon Albert. Larvatus prodeo – chacun connaît la formule de Descartes, « je m’avance masqué ». Traitant de l’ombre comme objet philosophique, François Maugarlonne a choisi de rester dans l’ombre du pseudonyme. Sous son nom véritable, celui qui est imprimé sur sa carte d’identité, cet auteur est une personnalité marquante du monde des lettres.
L’ombre met en déroute – elle bordure, si l’on peut employer ici ce verbe du jargon des courses cyclistes- les catégories ontologiques de la philosophie héritée. Elle les subvertit délicieusement : l’Etre, le Néant, l’Histoire, la Chose en Soi, Dieu, sont pris de revers par l’ombre ; l’ombre en effet, existe, sans consistance cependant, sans accéder au statut d’être subsistant. Hisser l’ombre au rang d’objet ontologique - élévation ironique qui conduit à développer une ontologie parodique- donne lieu à une aimable subversion : la philosophie n’en est pas détruite, elle en est simplement retournée. Traiter de l’ombre est déséquilibrer la philosophie par une sorte de prise de judo intellectuelle. La concept d’ombre fait la feinte à la philosophie, semblable au geste du joueur de rugby malicieux qui par un geste embarque toute la lourdaude défense adverse d’un côté, s’ouvrant ainsi la voie pour une course ailée. Livre de déroute, livre de bordure, livre de feinte, livre de course ailée, le livre de François Maugarlonne exhale le charme des copies hors-sujet écrites par des cancres de génie.
C’est un livre émaillé de merveilles, de pépites singulières que l’on ramasse entre les pages. On découvre ainsi que Descartes répond à Moïse : « Quoiqu’il en soit, Je suis, répond Descartes a celui qui est censé avoir dit Je suis celui qui suis ». On conçoit que « la physique est une lettre d’injures adressée à la nature ». On est saisi par la pensée selon laquelle toute vraie méthodologie intellectuelle exige que « celui qui ne sait pas éclaire celui qui sait » ; c’était la vraie probité intellectuelle socratique que Platon s’est vite empressé de recouvrir par sa conception logocratique de la philosophie (le philosophe devant, paradigme de toutes les technocraties ultérieures, gouverner la cité). On adhère lorsque ce philosophe parle du Tour de France cycliste dont la poésie doit beaucoup aux noms propres ( j’ai moi même été envahi par le retour de cette poésie lorsque dans le livre de Jeanne Bohec « La Plastiqueuse à bicyclette » j’ai vu apparaître le patronyme Le Drogo). On demeure admiratif devant des raccourcis saisissants : après avoir montré que c’est Marx et non pas Freud qui réfute Kant, l’auteur écrit : « Mais l’histoire ne tient aucun compte des intentions, et la malaventure du marxisme rejaillit jusqu’à Kant ». On murmure « bien vu » lorsqu’après un développement sur l’homo ludens et le jeu dans la philosophie (qui n’a rien à voir à la théorie des « jeux de langage » de Wittgenstein), on lit : « Dieu serait-il un enfant qui joue au Cogito ? ».
La musique et la peinture accompagnent tout au long du livre le développement de cette pensée buissonnière. C’est l’ombre de Jankélévitch qui se dessine en filigrane sous les phrases de Maugarlonne, lui inspirant délicatement la mélodie de sa pensée. Faure, Chopin, compositeurs que Jankélévitch aimait reviennent en de nombreux paragraphes : de son maître (l’ouvrage est dédié à Vladimir Jankélévitch, « à l’ombre lumineuse qu’il laisse en mon cœur… ») a appris que la musique pensée, qu’il n’y a pas de vraie pensée qui ne soit musique. Quant à l’art pictural, il suggère la question suivante : « l’histoire de la peinture donne-t-elle une leçon de philosophie ? ». La problématique de la couleur (même si Goethe avec sa Farbenlehre a voulu conserver la couleur dans les filets de la métaphysique) recoupe celle de l’ombre : la couleur, à la semblance de l’ombre, désubstantialise, désessentialise, formant par ce mouvement de désaissement l’histoire de la peinture (« les classiques peignent la chose même, les impressionnistes les Abschattungen : pour ainsi dire du réel tel qu’il devrait être au réel tel qu’il apparaît »). Musicale, la philosophie de Maugarlonne, pleine d’inventions verbales, est également picturale.
Qui est l’auteur ? Peut-être le devinerez-vous au fil des pages, des indices ayant été abandonnés à cet effet ? Il y de l’Arsène Lupin dans ce philosophe masqué. Ecrivant sur les Ombres, les Abschattungen, les ombroiements François Maugarlonne a donné là une œuvre qui vient se glisser dans l’espace impalpable du « je ne sais quoi ». La dédicace le signale : « A Vladimir Jankélévitch…ce je ne sais quoi ».
Robert REDEKER
Ce texte a été publié dans Bücher/LIvres, le supplément littéraire du Tageblatt, au Luxembourg, en février 2OOO. Aujourd'hui, on a le droit de révéler la véritable identité de François Maugarlonne, c'est François George.
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