24/03/2005
Gérard Wajcman et l'art moderne.
Intervention à la librairie Ombres Blanches de Toulouse en décembre 1998.
Gérard Wajcman et l'art moderne.
Attention, voici un livre souverain! A un moment où certains dénigrent l’art moderne, et où les défenseurs de ce même art répliquent à ses contempteurs avec virulence, Gérard Wajcman ignorant superbement ces basses polémiques, propose, avec son livre L’objet du siècle, une analyse lumineuse basée sur l’exhibition de l’articulation entre ce qu’est le XXème siècle (son être ce qu'il était) et ce qu’est l’art de ce siècle. Sa démarche s’appuie sur la réflexion au sujet de quatre oeuvres remarquables: La roue de bicyclette de Duchamp, le Carré noir sur fond blanc de Malévitch, les monuments de Gerz, et enfin, éclairant tout l’art du siècle derrière lui, le film de Claude Lanzmann, Shoah .
Quel est l’objet de ce siècle qui s’apprête à s’éteindre, et dont Auschwitz, usine de l’absence, fut le coeur invisible? Pour Wajcman, cet objet ne peut-être tiré que d’une oeuvre d’art -ou plutôt d’« une oeuvre-de-l’art », dans la mesure où à la question de Heidegger « Qu’est-ce qu’une oeuvre d’art? » il substitue « Qu’est-ce qu’une oeuvre- de-l’art? ». En effet, dès lors que l’on est assuré que « l’Art n’existe pas », que « tout l’art se renferme dans ses oeuvres », il devient plus pertinent de parler des oeuvres-de-l’art plutôt que des oeuvres d’art.
Le premier ready-made (rdm) de Duchamp, ce « tueur de choses en série », date de 1913. Contrairement à la plupart des critiques, Wajcman soutient qu’au lieu de rejeter l’objet, la pratique des rdm le vide: c’est l’objet, mais montré comme inutile, inutilisé, comme non-identique à soi, signé (l’oeuvre étant un objet quelconque + la marque d’un sujet quelconque). Disons de l’art qu'il est la relation qui engendre dans le même mouvement l’oeuvre, l’artiste et le spectateur (« le regardeur », pour employer le lexique de Duchamp). Créateur « d’oeuvres sans » (roue de bicyclette sans pneu, pelle-à-neige sans neige) nommées les rdm, Duchamp ouvre l’art moderne en introduisant du vide, en se faisant créateur de vide, en jouant sur l’ambivalence entre art et déchet. Reconnaissons dans le rdm « ce qui fait voir le manque essentiel qui habite et soutient tout objet ». Cette Roue de bicyclette figure l’origine matricielle autant qu' énigmatique de l’art moderne tout comme l’hystérie et Anna O. figurent celle de Freud et de la psychanalyse.
Le premier Carré noir sur fond blanc de Malévitch date de 1915. Et si ce carré, dans le tableau, était une sculpture, un rdm? Wajcman en défend l’hypothèse. Ce tableau qui peint l’absence d’objet, dont l’Absence est l’objet peint. A partir de lui, sorte de tableau-prophète, la peinture n’est plus vouée qu’à un seul objet, l’Absence. Finalement, le Carré noir suggère que c’est l’illusion que montre la peinture, - « montrer ce qu’est l’illusion en vérité ». En 1923 apparaît chez Malévitch un autre Carré noir, peint celui-ci sur un bloc de plâtre nu. Voyons-y une volumétrisation du précédent, un tableau-bloc qui met en oeuvre le noeud liant architecture et peinture; du coup, on peut interpréter le premier carré comme une fenêtre: baisser de rideau sur l’illusion, il fait voir l’illusion elle-même et par là il est « une fenêtre non plus illusoire mais réelle, ouverte réellement sur le monde réel » c’est-à-dire sur l’Absence. Cet art, que l’on dit abstrait en le mécomprenant (en s’imaginant qu’il est le congé donné à l’objet au profit de l’idée), fabrique de la pensée matérielle, il est instrument de vérité et vise le réel à saisir comme manque.
Ayons à l’esprit les monuments de Gerz à Hambourg, à Sarrebruck, à Biron. Il n’y a rien à voir en eux, monuments invisibles qui exhibent la disparition, qui effacent leurs propres traces, qui par ce truchement dégèlent la mémoire, la faisant passer de la pétrification des monuments et musées à la mémoire vive des regardeurs. On ne peut comprendre quelque chose à Gerz, ce « peintre sur mémoire », qu’en référant sa démarche au film de Claude Lanzmann, Shoah. Qu'est-ce que l’art moderne? C'est un art hors visuel visant le réel, s’installant au coeur invisible du visible et dont l’objet est l’Absence. Duchamp, Malévitch, Gerz, Lanzmann sont à inscrire dans cet espace artistique là.
Les pages de Wajcman sur le plus grand film de l'histoire du cinéma, Shoah (ce film étant « le portrait exact de l’objet de ce siècle », l’Absence) sont d'une force et d'une beauté rares. Avec Shoah, la fenêtre du Carré noir sur fond blanc donnant sur l’Absence ouvre sur la nuit du siècle au coeur de son plein jour. Les usines à cadavres que furent les camps d’extermination fabriquaient aussi autre chose que des morts: l’oubli des morts, l’effacement de leur trace, de leur nom, tentant ainsi de perpétrer un crime s’effaçant à mesure qu’il se commettait. Qu'est-ce que la mémoire sinon le déchet des camps? Paradoxe: au siècle qu’on dit être celui du cinéma, son centre, son soleil noir, Auschwitz fut sans image. Lanzmann tire toutes les conséquences de cette absence d’images: voir le film change chaque spectateur en témoin de l’absence (cette que nulle image ne peut montrer…) quant à l’impensable et l’irreprésentable de la Shoah. Devant Shoah, qui est un film au présent, moins sur ce qui a eu lieu que sur « l’absence qui creuse et qui habite le monde », un film au présent qui ne peut passer, nous regardons l’Absence. Finalement pour Wajcman, faisant voir l’objet du siècle, oeuvre-de-l’art essentielle, le film Shoah « se montre réellement le socle sur lequel repose le monde ».
De la Roue de bicyclette à Shoah - « une oeuvre d’art sur cette chose sans regard »- le fil est tracé en toute rigueur. Avec Auschwitz, l’objet de l’art moderne qui fait également office d’objet du siècle, l’Absence, devient un tragique soleil noir, « un désastre absolu absolument sans un regard », que seul le film de Lanzmann ose regarder. Le « noir miracle », comme a dit Rachel Ertel pour désigner Shoah, projette rétrospectivement sa noire lumière sur le parcours moderne de l’art.
J’ai tenté de dire quelques mots quelques mots sur un livre unique, clairvoyant, écrit pour mettre en déroute l’impératif catégorique de la société de distraction dans laquelle nous vivons: fermez les yeux! Un livre souverain -je vous l’avais bien dit à l’orée de cette intervention.
Robert Redeker
11 décembre 1998
05:35 Publié dans Conférences | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
23/03/2005
Un défi pour la culture
Un défi pour la culture
Par Patrick Rzewuski
(texte paru dans la revue Pourtours, janvier-mars 2005)
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Sombre constat de Robert Redeker : depuis la nuit des temps, l’humain a recherché la stabilisation, par la sédentarisation. Les peuples sont fixés. Les philosophes et les religions ont construit l’homme universel, planétaire, puis l’homme-particulier. Ensuite, vinrent Descartes et le scientisme qui remplacèrent les explications philosophiques par des causes biologiques.
Depuis une période récente, le XXe siècle, les hommes se déplacent plus fréquemment, leur champ d’action est plus vaste, à l’échelle de la planète. C’est la mondialisation. Ils tentent de remplacer la perte des repères géographiques par des valeurs de groupe. On assiste à une balkanisation des nations, mais les racines ne peuvent se reconstituer. Une nouvelle figure de l’homme apparaît, le déshumain. Celui qui perd prise sur son devenir. L’homme contemporain est l’énervé, il résulte du décrochage de la volonté. Dans nos sociétés de masse, la démocratie, qui élève l’homme au-dessus de lui-même, mais demande des efforts, cède la place à la doxocratie, dans laquelle l’homme privé constitue la norme et la cible de l’activité politique.
Le sport comme modèle consumériste monotone et envahissant, est chargé de fabriquer un nouvel homme commun, planétaire et décérébré.
Se « sentir bien » égoïstement, sans autre aspiration, le privé et l’intime, devenus finalité publique (téléréalité)… Tout ceci émiette l’homme qui redevient un élément de l’humain général, quelconque. L’universalisation était liée au projet d’émancipation, comment comprendre ce déclin ? Comment lui redonner un statut ? Un défi se présente que seule la culture pourra relever en tant que matrice de renouvellement de la pensée.
P.R.
à Nouvelles figures de l’homme, de Robert Redeker, Le bord de l’eau. 130 p., 16 €
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