21/02/2005
Anatomie d'un livre-Véronique. A propos de Chaké Matossian.
A propos de: Chakè Matossian : Fils d’Arachné – Les tableaux de Michelet. Editions La Part de l’œil (144 Rue du Midi, 1000 Bruxelles) 1998. 237 pages.
Anatomie d’un livre-Véronique *
Par Robert Redeker .
Au delà de la question trop générale que Kant avait posée, « Qu’est-ce qu’un livre ? », une philosophe contemporaine, Chakè Matossian, s’attaque à la question d’un certain livre en particulier, Le Peuple, écrit par Jules Michelet au milieu du XIXème siècle, demandant à la suite même de cet étonnant historien, « Qu’est-ce que ce livre-ci, titré Le Peuple ? ». Le résultat en est un ouvrage remarquable, destiné par son originalité autant que sa perspicacité à faire date dans les lectures de Michelet : Fils d’Arachné – Les tableaux de Michelet. La question reçoit sa réponse au travers d’une analyse des rapports entre l’œuvre d’art (picturale) et le travail d’écriture de Michelet.
Etrange objet - d’ailleurs, « objet » est-ce le mot qui convient ?- que ce livre dont on découvre qu’il est, comme la personne et l’œuvre de Michelet, un « multivers » ! Le Peuple est un livre, un tableau, une anatomie, une vie, une écriture qui est résurrection, un double autoportrait : celui de Michelet et celui de la France. Voilà un livre qui coule de la tradition empédocléenne : l’écriture en effet est marquée par le rituel dionysiaque de l’écorchement de Marsyas. L’écriture du livre répond à la Révolution : ce sacrifice rituel, sous le signe effrayant de Dionysos, par lequel seule entre toutes les nations la France a accédé à l’harmonie apollinienne. Michelet n’a-t-il pas dit : « Par devant l’Europe, la France, sachez-le, n’aura jamais qu’un seul nom, inexpiable, qui est son vrai nom éternel : La Révolution » ? C’est le nom du sacrifice accompli jusqu’au bout grâce auquel la France est la seule « à savoir ».
La question du génie est centrale : le discours d’Aristophane sur les androgynes, situé dans Le Banquet de Platon, discours à portée dionysiaque, sert de fil conducteur à son étude. Le mystère de l’invention réunit esthétique, morale et politique : « le fonds de l’art, comme celui de la société, c’est le sacrifice » professait Michelet. Le sacrifice qui donne forme combine le rituel dionysiaque avec le mythe apollinien. La Révolution française - qui écorcha le corps de la nation, l’exposa en sa sanguinolente anatomie- fut un tel épisode initiatique, cathartique, cruel rituel dionysiaque sublime et génial moment de création à la fois.
Selon Chakè Matossian, la pensée de Michelet se noue dans son rapport à l’art (à la peinture principalement). Rubens célèbre « les bacchanales de la peinture ». Chez Michelet la description de la Flandre se ramène à la description des tableaux de Rubens. Rubens comme Michelet est la chose même qu’il peint, ce qui le rapproche de l’androgyne d’Aristophane. Ce peintre illustre le rituel dionysiaque (écorcher, peindre, et, activité arachnéenne, tisser) nécessaire pour accéder à l’harmonie – la Fête Flamande, le Martyre de Saint Liévin témoignent en faveur de cette analyse. La Fête révolutionnaire (la Révolution française) fait écho dans l’histoire réelle aux bacchanales picturales de Rubens. Cependant, c’est à Rembrandt que Michelet s’identifie le plus volontiers. Rembrandt n’efface pas l’artisan sous l’artiste tout comme Michelet a composé des livres avant d’en écrire, à été typographe avant de devenir écrivain. L’expérience fondamentale est celle de la cave du typographe, semblable à celle du Philosophe méditant de Rembrandt, où se rencontre l’araignée tisseuse, image du travail de l’écriture dans sa double dimension de fabrication et de pensée (un livre est matériel au sens où il est aussi un objet fabriqué).
Toute la pensée de Michelet commence par un choc originaire : sa rencontre, dans le Musée des Monuments français, cet anti-Louvre imaginé par Alexandre Lenoir qui ferma en 1820, avec l’histoire : « C’est là, et nulle part ailleurs, que j’ai reçu d’abord la vive impression de l’histoire » confesse-t-il. La France – il s’agissait pour Alexandre Lenoir de sauver de la Terreur statues et tombeaux- s’y montre, Michelet y capte l’énergie du Peuple qu’il couchera sur le papier par le biais de son écriture résurrectionnelle. La question du Musée est connexe avec celle de la mnémotechnique. Michelet (ce qui n’est paradoxal qu’en apparence et qui anticipe Nietzsche) fait sien l’adage de Thémistocle : « donnez-moi plutôt un art d’oublier ». Contre la mnémonique, l’historien Michelet opte pour un « art d’oublier » qui signifie le refus de la maîtrise technologique (mnémotechnique), mortifère et mécanique, de la mémoire. L’idéal de maîtrise de la mémoire est un leurre médusant, aveugle au trou de la mémoire dans lequel ne tomba pas Saint Augustin (un des frères en esprit de Michelet) qui fonda la mémoire sur son effondrement.
Michelet pense appartenir à la famille intellectuelle des Barbares dans laquelle il reconnaît Dürer et Rousseau. Les Barbares sont les créateurs intellectuels qui viennent du peuple (des caves où filent les araignées), ce qui se reconnaît à leur gaucherie et à la problématique de l’ornement. L’art chez Michelet se fabrique avec les éléments : la terre, la boue, la sueur, les humeurs, le sang, le peuple. Les classes supérieures ont la culture, les Barbares « la chaleur vitale ». Michelet, ce hibou, l’araignée son alter ego ! Dürer s’auto-portraitise en Christ comme Rousseau en humanité et Michelet en France. Mais ce portrait de Dürer en Christ est aussi la mutation de l’œuvre picturale en une Véronique. N’en va-t-il pas également de même du livre de Michelet qui, portrait de l’auteur peut passer pour la Véronique, voile qui cache et qui révèle, de la France ?
David (le peintre) et Marat (le démagogue extrémiste) sont les figures repoussantes de la Terreur. La haine de Michelet envers Marat éclate dans la description du logement de « l’Ami du Peuple ». Le logement était sale comme Marat l’était, il n’était pas humanisé, civilisé, par une femme. Sa maison n’était pas digne d’une maison, Marat « n’avait pas de chez lui en ce monde » humain. Dans ce logement, Marat était mort avant de mourir, pourrissant dans des bains où il macérait en malade. Marat est le nom même du crime, le nom de Marat est un appel au crime que Charlotte Corday - à qui Michelet voue une admiration immense : il la compare à Jeanne d’Arc qui comme elle entendit un appel salvateur pour la France- entend. A David –« la Terreur en peinture »- Michelet préfère Géricault car « la France était en lui », se peignait en lui (elle y découvre, médusante « l’image de sa mort qui, par son horreur même » devrait la réveiller).
Michelet s’extasie devant le jour où les classes populaires se mirent à acheter des étoffes en coton, preuve de civilisation, évolution des mœurs et du goût. Le coton, par le linge de maison, les robes des femmes et les draps des lits se fait toile, support pour le tableau de la France; à la semblance d’une Véronique, linge sacré produisant l’image du Christ, le coton sert de toile sur lequel s’inscrit le portrait du peuple, sa « vera icona » composée de sang et de sueur. Mais le livre lui-même devient ce linge de coton sur lequel s’imprime en réalité le vrai portrait du peuple. Autrement dit : le livre titré Le Peuple, « livre-linge », est la Véronique de la France.
De tous les livres celui de Michelet - qui s’inscrit dans la tradition de Saint Augustin, de Montaigne, de Rousseau, laquelle identifie la matière du livre avec son auteur - se révèle l’un des plus éloignés de ce qu’est un livre en général. Ici l’auteur c’est la France, l’auteur c’est le peuple, si bien que le livre est une Véronique. Ce n’est pas le plus mince des exploits de Chakè Matossian de nous l’avoir montré.
RR
* Ce texte a été publié dans le Tageblatt en juillet 1999.
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Hobbes, ou la révolution décisive de la philosophie politique
à propos de: Thomas Hobbes, Eléments de la loi naturelle et politique, Paris, Le Livre de Poche, 390 pages. Prix : 7,50 euros.
Hobbes, ou la révolution décisive de la philosophie politique. *
Par Robert Redeker
Avec Thomas Hobbes (1588-1679) s’ouvre la pensée politique moderne. L’auteur du Léviathan est, à ce titre, aussi inaugural que Descartes et Galilée, ses contemporains. On lui doit l’invention de l’Etat moderne, solution philosophique et politique trouvée pour sortir des guerres de religion qui déchirèrent le sol européen un siècle durant. La pensée politique de Rousseau sera, un siècle plus tard, un dialogue constant avec celle de son prédécesseur, Hobbes, qui avait initialement posé la problématique et les termes du débat. Sous le titre Eléments de la loi naturelle et politique, traduisant Elements of Law, Le Livre de Poche, dans une traduction et présentation remarquables (du plus haut niveau scientifique) de Dominique Weber, propose une nouvelle édition du premier (1640) des trois grands traités politiques hobbésiens (les deux autres étant Du Citoyen, datant de 1642, et Le Léviathan, édité en 1651).
Machiavel, au début du XVIème siècle, avait accompli un pas de géant : la rupture. Le fondement théologique ou cosmologique de la politique, assuré depuis Aristote, ré-assuré par la Scolastique, fut éconduit par l’auteur du Prince, qui ramena la politique à une affaire essentiellement humaine. Machiavel mit Dieu hors-jeu politique. Pourtant la réflexion machiavélienne ne put jeter les bases d’une ère nouvelle : on ne rencontre, chez le secrétaire florentin, ni pensée de l’histoire (l’histoire est pour lui répétition et imitation), ni vision de l’homme philosophiquement constituée. Planté dans son présent, celui des guerres de la Renaissance italienne, Machiavel ignore le besoin de formations nouvelles auquel la pensée de Hobbes apportera une réponse. Enfin, du fait de sa représentation de l’histoire comme répétition, il méconnaît la différence entre le passé et l’avenir, ce qui le conduit à justifier un présent de prédateurs, celui des condottiere et des princes de la Renaissance, correspondant à la description donnée par Hobbes de l’état de nature, « la guerre de tous contre tous ». Le moment machiavélien n’est que destructeur, le moment hobbésien sera fondateur.
La fondation de la science politique, et de l’Etat moderne (radicalement différent de la Principauté machiavélienne), doit s’appuyer sur une anthropologie: la connaissance de l’homme. Rousseau réputera fausse l’anthropologie hobbésienne, qui confondrait l’homme contemporain avec l’homme naturel, mais en acceptera la primauté méthodologique en débutant sa première grande œuvre politique, le Discours sur l’origine de l’inégalité ainsi : « la plus utile et la moins avancée de toutes les connaissances me paraît être celle de l’homme ». Cet énoncé rousseauiste fondateur, critique les résultats de l’anthropologie de Hobbes tout en acceptant sa démarche d’ensemble: la politique commence par l’étude de l’homme. Les Eléments of Law de Hobbes s’ouvrent par cette déclaration, parallèle à celle de Rousseau : « L’explication vraie et claire des éléments des lois naturelles et politiques, qui est ma visée présente, dépend de la connaissance de ce qu’est la nature humaine, de ce qu’est un corps politique, et de ce qu’est ce que nous appelons loi ». Ces trois connaissances s’étalent l’une après l’autre, dans un ordre nécessaire, chacune sortant de la précédente, dans l’ouvrage de Hobbes; un ordre inverse, ou ce tiercé dans le désordre, eussent été d’incohérents tricotages conceptuels. Avec Hobbes – Rousseau continuera sur cette lancée - la philosophie politique prend un tour démonstratif, enracinant ses principes dans la connaissance de la nature humaine.
L’artifice politique vise à arracher l’homme à l’état de nature. Lycanthropie : Homo homini lupus ! L’état de nature hobbésien, dans lequel « l’homme est un loup pour l’homme », ne renvoie aucunement à un lointain passé : d’une part, comme Carl Schmitt l’a signalé, il est descriptif des humanités extra-atlantiques qui commençaient à être bien décrites, quand d’autre part il est une menace permanente pouvant venir, depuis son propre cœur, détruire l’état civilisé ; autrement dit, le terrible état de nature est une couche anthropologique jamais définitivement dépassée.
Qu’est-ce que la politique ? Ceci : la salvatrice invention de l’inégalité artificielle, contre l’égalité naturelle, source inépuisable de violences infinies qui empêchent de vivre humainement. Originelle et naturelle, la guerre est fille de l’égalité ; seconde et artificielle, la paix est fille de l’inégalité. Le passage de l’état de nature à l’état civil s’énonce, dans ce texte qui ne connaît pas encore la métaphore (ou, pour parler comme Carl Schmitt, « le mythe ») du Léviathan, de cette façon: une « union en cité ou en corps politique est instituée, avec un pouvoir commun au-dessus des personnes particulières ou des membres de ce corps en vue de leur bien commun à tous ». Ce corps politique peut être défini, précise Hobbes, « comme une multitude d’hommes, unis en une seule personne, par un pouvoir commun ». Ce passage est importantissime, pour la suite de l’histoire politique : il fonde la souveraineté tout autant, en attribuant la personnalité aux Etats, qu’il jette les bases du droit des gens. Les Etats, en effet, sont des gens : voici que naît le jus gentium de Grotius et Pufendorf. Ce sublime artifice du droit des gens, fondé sur la personnalité artificielle des Etats (Hobbes étant le premier philosophe à penser que l’Etat possède une personnalité), a permis le dépassement de la guerre civile européenne, causée par la décomposition de l’Europe catholique et de la doctrine médiévale de la politique, par la guerre et la paix entre les Etats d’Europe, soudain devenus des gens.
Il y eut, en philosophie politique, une révolution hobbésienne, comme il y eut une révolution copernicienne dans les sciences. Ce livre, Eléments de la loi naturelle et politique, participe, de façon décisive, à ce remodelage complet de la politique et de sa philosophie, qui a donné naissance à un âge politique duquel nous ne sommes pas encore sortis. Il est, en quelque sorte, le berceau de notre existence politique. De là suit qu’il est devenu impossible de penser la politique sans se confronter à la pensée de Hobbes, ce dont portent témoignage les plus grandes œuvres de pensée politique contemporaine, celles de Carl Schmitt, d’Eric Voegelin, et de beaucoup d’autres. Pourtant, quatre années seulement après la mort du philosophe, l’université d’Oxford condamna certains de ses livres à être brûlés.
R.R.
* Ce texte a été publié dans le supplément littéraire du Tageblatt en juin 2003.
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La surdité, expérience spirituelle et expérience littéraire
à propos de: Catherine Maury, Et je t’offrirai les fleurs de mon silence, Editions Itinéraires, 155 pages, 13 €.
La surdité, expérience spirituelle et expérience littéraire*.
Par Robert Redeker
La littérature est un chemin escarpé, bien étrange : d’un côté, elle révèle à eux-mêmes des univers des paysages intérieurs, elle permet leur construction, elle est chemin de la création et de l’expression, quand de l’autre côté, elle est pour le lecteur voie d’accès à cet univers, toujours dans l’ambiguïté et la confrontation (la littérature se déploie dans l’ordre du malentendu). « Malentendu », voilà le mot adéquat pouvant servir de clef pour pénétrer dans un des livres les plus émouvants qu’il ait été donné de lire ces dernières années : Et je t’offrirai les fleurs de mon silence. L’auteur en est Catherine Maury, devenue sourde à la suite d’une opération chirurgicale ratée, et hantée vingt ans durant, conséquemment à cet événement, par d’insupportables acouphènes. Le malentendu littéraire est la mise en communication, forcément approximative, de deux univers : celui, tout d’intériorité, que Catherine Maury édifie par le biais de l’écriture, page après page, et celui du lecteur, subjugué par la beauté de cette écriture. Un tour de force littéraire structure ce livre: la communication-confrontation a lieu sur le terrain dont l’auteur ne cesse d’affirmer qu’il est incommunicable.
Les surdité, telle que Catherine Maury l’a éprouvée, ne se limite aucunement à ne rien entendre du monde : les voix, la musique, le crissement de la plume sur la feuille de papier, le discret choc de la pomme tombant de l’arbre, le froissement d’un drap ou d’une robe. C’est aussi, pour elle, un enfer : poursuivie, persécutée par un tonnerre infernal dont il est impossible de s‘évader. Un drame décrit ce type d’existence : impossibilité de s’échapper de soi, de sa prison intérieure, et impossibilité parallèle de fuir ce vacarme, tout intérieur lui aussi, dont on est l’otage. A cause des acouphènes, voilà notre écrivain prisonnière d’un monstre : « le vrombissement de mon oreille. La chenille rampe toujours, fidèle, émulsionnant des myriades de bruits. Je me courbe comme un arc, et puis je me creuse, épuisée. J’essaie de museler le monstre. Je suis sa compagne obligée et, dans le grondement, je tente de le comprendre et de l’apaiser ». Ce discours nous frappe du fait qu’il rappelle la possession, donne corps et réalité aux mythologies de la possession démoniaque – ce langage n’est pas médical, ni même platement autobiographique, il est littéraire et historique. Ou plutôt : l’autobiographie, tel un fleuve tumultueux ayant sa source dans les profondeurs immémoriales du temps, charrie du rêve (sous couvert d’autobiographie, l’écriture de Catherine Maury est, en vérité, onirique : le rêve ne cesse de surgir, ramenant le passé), de l’histoire incrustée dans des représentations actuelles. Qu’est, en effet, cette évocation de notion de monstre par lequel on est possédé et qu’il faut cependant apprivoiser, sinon l’incrustation dans des représentations contemporaines d’une fantasmatique sans âge ?
L’univers de Catherine Maury est une intense vie intérieure marquée par la réclusion. Le lecteur a parfois le sentiment d’avoir sous les yeux des lettres de prison. Qu’est-ce que vivre quand on entend plus même sa propre voix ? Quand sa voix n’habite plus son corps ? L’enfer dans lequel on est jeté paraît alors au-delà de la prison : au cachot, on peut hurler et entendre ses hurlements, la sourde, elle, se débat dans une prison capitonnée, sans écho, insonorisée, ou les hurlements ne sont pas des hurlements. A y regarder de près, cet ouvrage est construit comme une expérience spirituelle, d’abord involontaire, puis assumée. « Je sais les avantages de la maladie », a dit Pascal. Les titres chapitres sont comme des stations d’une pareille expérience : « Souvenirs d’errance »… « L’acceptation »… « Une infinie patience ». Le livre de Catherine Maury est un livre de vie : il suit un chemin de transformation, et même de transfiguration. A travers la surdité et les acouphènes, ce livre en effet (re)découvre la vie, sous des aspects qui eussent été impossibles à apercevoir sans la souffrance de cette infirmité. Expérience spirituelle : sans Dieu, ce livre trace malgré tout, malgré lui l’ « histoire d’une âme » (pour reprendre la formule de Thérèse Martin, connue sous le nom de Sainte Thérèse de Lisieux), l’histoire de la saisie de soi par une âme à la faveur de la douleur et en usant de la littérature.
Entendons sa voix, la voix de cette femme qui est la voix de cette âme, écrivant un rêve : « Je suis allongée dans les hautes herbes. C’est sûrement le mois de mai, et le soleil éclabousse le tableau. Un vent très doux caresse les tiges des narcisses et des boutons d’or. Tout est paisible. Je suis bien. Je suis à l’extérieur, dans la vie même, car ce qui semble insolite dans cette scène, par rapport au vécu, c’est que la cage s’est ouverte. J’écoute le souffle de la vie. J’ai les bras en croix, les yeux fermés et, dans le prolongement de ma main droite il y a mon fils, et dans le prolongement de ma main gauche, ma fille. Tous deux assis en tailleur parlent. Et, au-dessus du tumulte de mon cœur, pour la première fois, j’entends mes enfants ». Le malentendu s’exprime ainsi : Catherine Maury croit faire œuvre de témoignage, témoigner de la surdité et des acouphènes, œuvre de reportage, rapporter quelque chose (comme le croyaient également Sainte Thérèse d’Avila et Charles de Foucauld) alors qu’elle fait, par le biais de certaine pages d’une surprenante poésie, œuvre littéraire et même spirituelle.
* Ce texte est paru, sous un autre titre, dans le supplément littéraire du Tageblatt, en février 2005
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