21/12/2008

Visibilités et Médias

Visibilités et médias

Cet article est paru dans la revue Médias, automne 2008.

par Robert Redeker



Les débats sur la publicité donnée par les médias à la vie privée des hommes et femmes politiques sont bien étranges. La vie privée est une croyance récente. Historiquement, elle est liée au triomphe de la bourgeoisie au xixe siècle. Les âges antérieurs ne la connaissaient pas. Elle traduit l’extension à la vie collective de l’intimité qui s’exprimait au confessionnal. De religion politique qu’il était sous l’Ancien Régime, le christianisme est devenu au xixe siècle religion bourgeoise : la vie privée s’est imposée dans la société comme structure et comme valeur à la faveur de ce passage. La notion de vie privée suppose une coupure traversant l’homme, une dualité dans son existence. L’homme aristocratique, qui précéda l’homme bourgeois, était tout un. Un idéal, aujourd’hui déchu, le traversait : il devait être ce qu’il paraissait, il devait paraître ce qu’il était. L’homme bourgeois, lui, se dédouble. Il n’est pas un, il est deux. La critique développée par Marx contre l’idéalisme et l’humanisme bourgeois est éclairante : l’idéologie bourgeoise clive l’homme en homme privé, d’un côté, et citoyen de l’autre. Ces deux entités entrent en conflit dans le même être. Les polémiques sur la représentation médiatique de la vie privée des politiques se font inconsciemment l’écho de cette coupure définissant l’homme bourgeois, tout en la déplaçant. Ils présupposent que le détenteur du pouvoir est double, à l’instar de chaque être humain : il serait, par moments, un homme privé et, par moments, un homme public. Ses actes d’homme ordinaire - amours, goûts, vie familiale, vacances - s’inscriraient dans sa vie privée quand seuls ses actes politiques ressortiraient de sa vie publique. Les moraliseurs proclament alors : les citoyens n’ont que les seconds à connaître ; la vie privée du prince n’est pas un fait politique. Cette attitude moralisatrice combine l’erreur à l’ignorance. L’Ancien Régime considérait que le roi possédait réellement deux corps. Deux corps unis dans la même vie, dont la mort marquait le divorce. « Le roi est mort, vive le roi ! » : son corps biologique a cessé de vivre, mais pas son corps mystique, qui perpétue son existence dans l’héritier. Les commentateurs du jour présupposent au contraire que le prince n’a qu’un seul corps mais qu’il possède réellement deux vies, la vie privée et la vie publique. Le roi de France, lui, n’en possédait qu’une : sa vie de roi, publique de part en part, jusque sur la chaise percée. Tout détenteur du pouvoir peut être appelé prince. Les moralisateurs incendiaires, qui s’en prennent régulièrement à l’exposition médiatique de la vie privée des gouvernants, méconnaissent tout à la fois l’histoire (que nous venons de rappeler), les exigences de la communication et l’essence de la politique. Ils oublient - ce que Machiavel nous enseigne - la connexion entre l’exposition de la vie privée et la nature du pouvoir politique : publiques étaient les amours de Louis XIV ou de Napoléon, et l’Empereur ayant été un romantique, ses chagrins comme ses pleurs étaient également publics. Le prince n’est pas un fonctionnaire ou un bureaucrate cessant d’être prince le soir tombé. Il continue de l’être, même quand il dort. Parce que le pouvoir n’est ni une fonction, ni un emploi, mais un rôle. La critique des moralisateurs demeure inféodée aux conceptions de l’existence datées du xixe siècle. Les formes contemporaines de l’exhibition de la vie privée marquent la fin d’une parenthèse. Nous vivons le crépuscule de la vision bourgeoise de la vie. Une nouvelle forme de la visibilité s’impose. C’est elle qu’il faut interroger - en demandant : qu’est-ce que la visibilité, l’exposition médiatique ? Quelle doit être son éthique ? -, plutôt que de réprimander la dérive médiatique sur fond de nostalgie.

10/02/2008

Vie privée.



 

 

                                                               Vie privée.  

 

 

                                                           Par Robert Redeker.

 

 

 

            Télévisions, radios, journaux abondent de reportages sur la vie privée des politiques, des têtes couronnées, des stars de la mode, du cinéma, de la chanson, du sport. Parallèlement, abandonnant toute pudeur, des anonymes, croyant ainsi se hisser à la hauteur des V.I.P, étalent, entre Delarue, les psy-shows et la téléréalité, leurs petits secrets d’alcôve. Notre société oscille entre l’exaltation, de la protection de la vie privée et sa spectacularisation.  Comment expliquer cette contradiction ?

 

            La vie privée, dit-on, est constituée par ce qui dans nos existences ne regarde pas les autres. Lieu de l’intime et du secret, elle tissée par ce que nous faisons et pensons une fois la porte de nos domiciles refermée. Elle est l’espace privatif – celui dont on prive les autres – de la vie. Elle est le refuge de l’élémentaire et de l’animal : nourriture, amour physique, repos, sommeil, déjections, reproduction. La part animale de notre être satisfait ses besoins dans la sphère de l’existence privée. Ces limitations sont de construction récente : au XVIIIème siècle, le Duc de Saint-Simon observe que Mme la Duchesse d’Orléans, épouse du Régent, faisait sentir qu’elle était « petite-fille de France jusque sur sa chaise percée ».

            Le privé est l’ensemble des activités dont on n’a pas à rendre compte à la société. Le salarié doit rendre compte de son travail. L’entrepreneur de sa stratégie. Le philosophe de ses idées. Le soldat de l’emploi des armes. Le policier de l’autorité que la société lui délègue. Le Président de la République doit rendre compte de son action politique. Mais ni les uns ni les autres n’ont à rendre compte publiquement de leurs préférences alimentaires, de leurs amours et désamours, de leur intérêt pour la Star’Ac ou de leur penchant pour le jeu. Cette ligne de démarcation traduit la conception de l’homme propre à l’âge bourgeois dans lequel nous sommes entrés avec la Révolution française.

            Que voit l’indiscret qui regarde par le trou de la serrure ? Qui se délecte des rubriques « people » ? Pas la différence des hommes, la grandeur de quelques uns, mais ce minimum domestique dans lequel tous les hommes se confondent. Le voyeur se voit lui-même dans l’autre. Le valet de chambre se rassure : le grand homme lui ressemble. Ce qui rend un être humain intéressant, par quoi il se distingue et s’élève au-dessus des autres – son œuvre, son action, son travail – est public. Pasteur ou Einstein intéressent par leurs travaux ; dans la vie privée, ils ne furent qu’ordinaires. Tout le monde a des amours, qu’on soit Napoléon ou qu’on soit Dupont ! Mais des deux, seul Napoléon a été un grand homme ! De fait, le plus secret – cette partie de l’existence que nous protégeons par les barrières de la vie privée - est aussi le plus commun, le plus ordinaire, si bien que le secret, ici, n’est que d’apparence. L’extraordinaire des humains est public, le banal est privé. Ce qui est mystérieux, ce n’est pas la vie privée, que tous les hommes partagent en commun en se la cachant réciproquement, c’est la grandeur, qui transforme certains de nos congénères en exceptions : héros, saints, créateurs. Il y a donc un faux mystère de la vie privée et un vrai mystère de la grandeur.

Pourquoi cette curiosité publique pour la vie privée d’autrui, celle des personnes remarquables, quand chacun peut en deviner par comparaison avec soi la teneur? Selon Tocqueville, la passion des peuples démocratiques est l’égalité. La démocratie supporte mal la grandeur dont elle a pourtant, comme toute société, besoin. Sans grands hommes, pas de société ! Pas de créateurs, pas d’entrepreneurs, pas de dirigeants ! Pas de capitaine pour tenir la barre ! Pas d’artiste ni d’industriel ! Sans hommes et femmes d’exception, aucune vue de l’avenir ! La négation de la grandeur et de l’inégalité plongerait la société dans le nihilisme. La mise en scène, à laquelle la foule accourt, de la vie privée des grands hommes est le compromis que passe la démocratie avec l’inégalité pour la rendre supportable. Elle est la revanche de la vie ordinaire sur la vie exceptionnelle.

 

            Voici la loi de la spectacularisation de la vie privée : ramener le supérieur à l’inférieur, le grand au banal, l’extraordinaire à l’ordinaire. Elle est la rançon que l’égalité démocratique fait payer à l’exception pour lui permettre de continuer d’exister. Son étalage médiatique établit une égalité paradoxale entre les humains : le prince a des maîtresses, des ennuis avec ses fils, une belle-mère, des phlegmons et peut-être des hémorroïdes. Lié à la passion démocratique de l’égalité, ce spectacle, où se joue aussi le ressentiment de la masse contre les élites, est le prix à payer pour l’acceptation de la féconde inégalité.

 

 Cet article a été dans La dépêche du Midi le 10 février 2008.