22/09/2007

Pierre Leroux, résurgence d'une source perdue du socialisme.

 

 

 

 

 

 

      Pierre Leroux, résurgence d’une source perdue du socialisme. *

 

 

                             Par Robert Redeker

 

 

Nous devons le mot « socialisme » au philosophe Pierre Leroux (1797-1871) qui, le premier, le mit en circulation. Destin en tête-bêche : le mot est resté, devenant l’un des maître-mots de l’histoire, quand son géniteur a sombré dans l’oubli. L’Anthologie de Pierre Leroux, qui paraît aux éditions Le Bord de l’Eau, dans la « Bibliothèque républicaine » dirigée par Vincent Peillon, accompagnée d’une très bonne présentation de Bruno Viard, fournit l’occasion de le lire enfin. La surprise est de taille : l’oublié du socialisme est un penseur profond et inventif, de première force.

 

 

Sa vie politique commença sous la Restauration par l’engagement dans la Charbonnerie,  impasse conspirationniste qu’il abandonna bien vite. Sa pensée ne prit véritablement son envol que dans la période où il dirigea dans le journal Le Globe (1824-1830). Ne voyons dans le passage par le saint-simonisme qu’une étape formatrice, non une adhésion idéologique. La maturité intellectuelle coïncida avec la monarchie de Juillet (Louis-Philippe), culminant dans la rédaction de l’Encyclopédie Nouvelle, qui se voulut pour les hommes du XIXème siècle ce que fut aux Lumières celle de Diderot. Le coup d’Etat de Napoléon III mit fin à cette ambitieuse entreprise, Leroux ayant été contraint à l’exil à Jersey, où il se lia d’amitié provisoire avec Hugo. Après les événements de 1848, il devient, le bref temps de la Seconde République, élu à l’Assemblée. Le Second Empire sonnera l’heure de temps de l’exil, du moins jusqu’en 1860. C’est à Paris, pendant la Commune, qu’il meurt, quelques jours avant le temps des cerises, le 12 avril 1871.

Toute sa pensée se déploie autour d’un problème fondamental : l’opposition entre l’un et le multiple, l’individu et la société, le principe de liberté et le principe d’association. Cette opposition doit être supprimée, non aux dépens de l’un de ses termes, mais par une synthèse (c’est cette synthèse qu’il faut appeler socialisme). Mieux : le socialisme, au vrai sens, est la solution de l’antagonisme entre la liberté et l’association qui, virtuellement, sont comme « deux pistolets dirigés l’un contre l’autre ». Comment définir le socialisme ? Ainsi : « la doctrine qui ne sacrifiera aucun des termes de la formule liberté, fraternité, égalité, unité, mais qui les conciliera tous ». C’est le socialisme en un autre sens que celui légué par l’histoire qui s’offre comme possibilité à travers la définition de Leroux. Jusqu’ici, les régimes politiques se sont formés autour d’un de ces termes, excluant l’autre. L’individualisme revient « à livrer les classes inférieures à la plus brutale exploitation ». Inversement, les politiques organiques, entées sur l’opinion fausse identifiant la société à un être alors qu’elle n’est qu’un milieu, détruisent l’individu, oubliant que le but de l’humanité réside dans la vie de chaque homme. Autrement dit, le socialisme de Leroux est un socialisme républicain, libéral et humaniste, bien qu’il soit, en même temps intransigeant avec la justice sociale (il s’oppose à toutes les formes d’ « exploitation de l’homme par l’homme », formule qu’il forge en 1829, à l’esclavage, au colonialisme, à la conquête de l’Algérie où il voit « un séminaire du meurtre », au machisme, puisqu’il affirme en 1852 que « la cause des femmes est la cause du peuple », à la peine de mort).

Le hold-up de Marx sur le socialisme a été la cause de son évolution catastrophique au XXème siècle. Bien avant Marx, Leroux évoque « l’exploitation de l’homme par l’homme ». Bien avant lui, il reconnaît « la grande question du prolétariat ». Quinze ans avant Marx, il  définit la bourgeoisie et le prolétariat par le rapport à la propriété des instruments de production. Engels se livre à un mensonge lourd de conséquences en affirmant que Marx est le père de l’idée de la lutte des classes ; elle apparaît chez Leroux analysant « la lutte actuelle des prolétaires contre la bourgeoisie » (1833), sans manquer de remarquer que « du beau nom de liberté l’économie politique avait fait le mot d’ordre de l’oppression matérielle des classes inférieures » (1832). Précédant Marx, Leroux pourtant ne tombe dans aucun des travers de l’auteur du Capital. Il récuse tout appel à la lutte des classes violente. Il se défie du matérialisme et de son déterminisme, dont il voit les dangers pour la dignité humaine dans la société future. Il insiste sur l’individu, valeur suprême : l’individu est avant la société tout en étant son but. Il évite le préjugé économiste, cette grande faute philosophique de la pensée de Marx, ce qui lui permet de ne pas réduire le patrimoine de l’humanité à une superstructure trompeuse. Il ne confie pas non plus à une classe messianique le soin d’assurer la rédemption de l’humanité. Il refuse le fanatisme de la table rase révolutionnaire. Et, last but not least, sa critique du saint-simonisme, anticipation de toute bonne critique du marxisme, lui procure l’intuition répulsive du totalitarisme, qu’il appelle « socialisme absolu ».

La politique de Leroux s’appuie sur une anthropologie philosophique. Chaque homme – et non pas l’homme en général – est en même temps une fin en soi et le but de la société. La société est pour chaque homme et non chaque homme pour la société. En même temps tous les hommes, depuis les origines, sont liés entre eux par une chaîne ouverte qui les constitue en une humanité. C’est la solidarité des hommes sous la forme d’une communion universelle qui est exhibée. Leroux ne laisse pas d’insister sur la communion humaine : « le lien des hommes entre eux et le rapport de chaque génération avec l’humanité antérieure ».  Communion : nous nous nourrissons tous de la vie de chacun des autres. Le premier socialisme, n’est-ce pas celui-là, naturel, la communion humaine ? L’anthropologie de Leroux influença fortement George Sand, sa grande amie platonique, et Victor Hugo. Si l’on peut voir dans Consuelo de Sand une transposition romanesque fidèle d’un livre de Leroux, De l’Humanité, la conception leroussiennne de la vie universelle habite l’écriture hugolienne à partir des années 1850.  

 

 

 

Leroux fut, il suffit de lire cette anthologie pour s’en persuader, un critique littéraire de génie. Ne serait-ce pas parce qu’il est marqué jusque dans son intimité la plus profonde par la littérature que le socialisme de Leroux n’est ni manichéen ni mécaniste, ni terroriste,  mais républicain, humaniste et libéral ? La littérature nourrit sa généreuse idée de l’homme. Néanmoins, ni la littérature ni la philosophie ne sont parvenus à le libérer de l’antijudaïsme  - un antijudaïsme de gauche, d’origine chrétienne du fait de l’assimilation du juif avec l’argent, la banque, le capital. Gageons que par la vertu de cet ouvrage Pierre Leroux sortira de l’ombre où le marxisme l’avait exilé, les limbes communistes, s’installant au sein de la pensée politique à la place qui lui revient. Ainsi aura été retrouvée une source perdue du socialisme.                                                                                                                                                                                                                

 


 Cet article est paru dans le supplément littéraire du Tageblatt le 20 septembre 2007.