04/01/2007

Sartre Les Mots

 

                                                                         Jean-Paul Sartre en 1964, Les Mots.  

 

 

                                                               Par Robert Redeker
 

 

 

    Avec les Mots, on plonge dans l'enfance de Jean-paul Sartre, à la recherche des origines de sa passion pour la littérature. Une enfance d'avant la guerre de 14-18. Mais attention, ce n'est pas un livre consensuel, ni avec ses lecteurs et leur univers (comme le sont ces livres écrits dans le but d'obtenir un prix littéraire, ou du succès), ni avec l'image de Sartre (qu'il s'applique page après page à détruire), ni avec lui-même. Ce n'est pas un livre de nostalgie de l'enfance, du paradis perdu, comme il en existe dans les librairies, généralement accablants de mièvrerie. Le livre d'enfance de Sartre n'est pas de ces textes où l'auteur chercherait une sorte de réconciliation. Il cherche, au contraire, à sortir d'une figure qui s'est imposée à lui dès cette enfance : l'écrivain, la littérature. C'est d'abord l'extraordinaire violence de l'écriture, ravageuse et créatrice, qui parcourt tout l'ouvrage.

    Gai autant que sombre, ce livre est un torrent en crue dont lien ne réchappe : ni Sartre lui-même, bien sûr, ni la bourgeoisie, qu'elle soit citadine ou rurale, ni son grand-père Schweitzer. Les Mots sont d'abord le combat de Sartre contre son image - plus précisément contre sa double image : intérieure et publique, l'image de soi devant soi et l'image de soi dans le monde. Ce travail de destruction de sa propre image témoigne d'un paradoxe qui concourt à la force des Mots : si le livre multiplie les fausses pistes, il est pourtant d'une absolue sincérité. Voyons dans le contraste entre cet art de la fausse piste et cette transparence, dans laquelle Sartre se montre à visage découvert, la source de la beauté de ce Livre. C'est aussi le combat de Sartre contre l'illusion du salut par la littérature, contractée durant ces années d'enfance, enracinée dans ce bas âge qui fournit la trame de l'ouvrage. La somme de ces combats fait des Mots un livre dynamite et, comme l'a écrit son compagnon Claude Lanzmann, « un livre piège » autant qu'une « machine infernale » . Les dernières lignes en livrent l'épilogue : « Si je range l'impossible salut au magasin des accessoires, que reste-t-il ? Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et qui vaut n'importe qui. » Même cette conclusion cependant doit échapper à une lecture naïve : cet adieu à l'illusion littéraire, à la figure du grand écrivain, au bout duquel il ne reste que l'homme « fait de tous les hommes » est aussi une continuation. Ainsi, dans le volume collectif Témoins de Sartre, qui vient de paraître aux éditions Gallimard, Lanzmann décrit l'entreprise des Mots par cette formule : « Engagez-vous, rengagez-vous! »

Dans les Mots, si Sartre se sauve de quelque chose, c'est du salut, du mirage du salut par l'écriture.

 

 

Cet article a été publié sdans Marianne daté du 25 juin-1er juillet 2005.