15/02/2008

Claude Lefort, une pensée "au milieu" du Monde;

               Claude Lefort, une pensée politique au « milieu » du monde.

 

 

 

                                Par Robert Redeker

 

 

 

 

            Le second numéro de Temps Modernes, en 1945, accueille dans ses pages un jeune philosophe de vingt et un ans dont l’avenir fera un penseur politique de premier plan, Claude Lefort. Critique acerbe et précise de l’ouvrage de Daniel Guérin, Fascisme et grand capital, son article, « L’analyse marxiste et le fascisme » n’a rien d’une œuvre de jeunesse ou d’un écrit secondaire dans une pensée en devenir. Au contraire, on y décèle déjà aisément le style de penser de Lefort et les germes des grands développements futurs. Il s’y élève à la fois contre le réductionnisme économiste de bon nombre de marxistes et contre le nécessitarisme historique. Le coup d’essai est un coup de maître. Un ouvrage publié chez Belin sous le titre Le Temps présent rassemble en plus de mille pages des articles, des conférences et des interviews s’étalant sur la période allant de 1945 à 2005. Claude Lefort a accompagné ces soixante années en pensant la politique. Attention : il ne s’agit pas avec lui de politologie, de commentaire plus ou moins journalistique de l’actualité politique, d’éditorialisme plus ou moins profond, mais de pensée, au sens philosophique. On le savait, ce livre le confirme : Claude Lefort, bien au-delà de l’ouvrage  remarquable ouvrages par lequel il s’est révélé au grand public (Un Homme en trop), prend place parmi les penseurs décisifs de la chose politique. L’esprit de sa démarche trouve son énonciation dans le titre d’un de ses livres, Ecrire à l’épreuve du politique. Son œuvre se construit ainsi : l’écriture et la pensée sont mises à l’épreuve par le politique comme, en retour, le politique est mis à l’épreuve par l’écriture et la pensée.

 

 

 

Le parcours intellectuel de Lefort s’identifie avec celui d’un homme de revues. Après des débuts dans Les Temps Modernes, il devint l’un des piliers de Socialisme ou Barbarie, la publication animée par Cornelius Castoriadis. Pour l’historien des idées, Socialisme ou Barbarie, où Lefort côtoya des gens tels que Jean-François Lyotard, s’avère après coup l’un des creusets où s’inventa la pensée française de la seconde moitié du XXème siècle. L’importance de cette  petite revue dans l’histoire intellectuelle ne saurait être sous-estimée: tout en se voulant groupe politique révolutionnaire, à l’origine en rupture avec le trotskysme, elle a permis la critique puis le dépassement du marxisme.  Cette aventure, pour Lefort, se termine en 1958. Libre, est l’autre revue essentielle à laquelle Lefort participa, en compagnie de Cornelius Castoriadis, de Pierre Clastres, et de Marcel Gauchet, à la fin des années 70. Ses contributions à Esprit et aux Temps Modernes ont, également, été nombreuses, liées à son évolution intellectuelle. Le lecteur retrouvera dans Le Temps présent la plupart des articles éparpillés par Lefort dans les revues.

La lecture de ces textes permet de saisir la force et l'originalité de ce penseur. Il est celui qui, sur la base d'une critique du marxisme, a repensé la politique en interrogeant les deux phénomènes marquants de la modernité, le totalitarisme et la démocratie. Ou plutôt: ces deux phénomènes conduisent à réévaluer philosophiquement le concept-tabou du marxisme, qui n'y voit qu'une dérivation de l'économique, la politique. Le reflux du communisme dans l’histoire et du marxisme dans la théorie, laisse paraître la politique comme dimension essentielle et première de l'existence humaine. La preuve : « le totalitarisme est le phénomène le plus important de notre temps. Il nous met en demeure de repenser le politique, en rupture avec la problématique marxiste ». L’étude de Machiavel fournit aussi à notre auteur l’occasion de cerner la spécificité, irréductible aux autres dimensions de la vie collective, de la politique. Sur la base de la critique du totalitarisme (conduite également par Raymond Aron et Cornelius Castoriadis, André Glucksmann,  Bernard-Henri Lévy) la politique, oubliée, fait retour. Qu'est-ce que le totalitarisme? Qu'est-ce que la démocratie? Quels sont leurs liens?      

Fascismes, nazisme, communismes sont les guises historiques du  totalitarisme. Ne voyons pas en lui une nouvelle version du despotisme ou une forme durcie de la tyrannie. C'est une formation politique inédite, jamais apparue avant notre époque. Ecoutons Lefort lui-même: dans le totalitarisme, « l'Etat prétend engloutir la société entière. Par le truchement du parti, il plonge ses tentacules dans toute son épaisseur, cherchant à imposer les mêmes normes, règles, représentations en chaque sphère d'activité. Ainsi omniprésent, le pouvoir tend à se rendre invisible ». L'incorporation des individus dans un « Nous de granit » caractérise le totalitarisme. Le « nous » est figurable, bien qu’il n’existe que par la décomposition du social. Dans le totalitarisme, les instances du pouvoir, de la loi et du savoir entrent en fusion. L'Un homogène est reconstitué. Toute division sociale est niée, tenue pour impossible – d'où il suit, pour parler le langage de Soljenitsyne, que le peuple est devenu « son propre ennemi ». Le guide (Hitler, Mao et Staline) est à la fois au-dessus de tous et membre incorporé du peuple ou du parti identifié au peuple – il est “ l'égograte ” (terme forgé par Soljenitsyne) dans lequel le Nous trouve sa représentation.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                       

La démocratie est tout aussi moderne que le totalitarisme. Le parallèle avec ses  formes antiques se révèle trompeur. On ne peut non plus, comme le fait Marx, la réduire à l'expression des intérêts de la bourgeoisie. Dans la démocratie, pas de « nous de granit » : la représentation d’un peuple actuel est toujours tenue en échec, l’identité du peuple ne prend jamais corps. L’Etat et la société civile sont désincorporés. La démocratie reconnaît le conflit, la division sociale, leur accordant un statut fondateur. Elle intériorise la différence entre le politique, l'économique et le juridique; entre le pouvoir, la loi et le savoir. Le droit et la loi sont au-dessus du pouvoir, qui ne peut se les approprier. Mais la grande spécificité de la démocratie campe ailleurs: le lieu du pouvoir est chez elle un lieu vide, qui n'appartient en propre en personne. L'exercice du pouvoir est remis en jeu à intervalles réguliers, institutionnalisant ainsi une compétition. Mieux : elle vit d’une « institutionnalisation du conflit ». Cette compétition conflictuelle témoigne d'une double indétermination: d'une part le pouvoir est inlocalisable et infigurable (il ne se confond pas avec un corps), quand d'autre part se produit nécessairement une dissolution des repères de la certitude. Puisque n'existe pas de fondement dernier incontestable à la vie collective, les repères du certain, dans la démocratie,  s'évanouissent.

            Paradoxalement, c’est la démocratie qui, aux yeux de Lefort, rend possible le totalitarisme: «  le totalitarisme apparaît, d'une part comme renversement, et d'autre part comme prolongement de la démocratie ». C'est elle qui en assure les conditions de possibilité. La représentation du peuple ou de la société comme sources immanentes du pouvoir, propres à la démocratie, rend possible, dans certaines conditions historiques, la dérive totalitaire. Le totalitarisme correspond à un engendrement du pouvoir depuis l'intérieur de la société (alors appelée peuple, ou parti, ou race), ce qui l'apparente à la démocratie, tout en refusant l'indétermination, ce qui détruit la démocratie. L'indétermination finit parfois par devenir  insupportable aux sujets et aux peuples. Erich Fromm n’a-t-il pas parlé d’une « peur de la liberté » ? Le totalitarisme fixe des déterminations depuis le dedans de la société. Il   repose sur le refus de ce que la démocratie a légitimé: la division sociale. Il est, en toute logique pourtant, une suite de cette division: fantasme pathogène d'un retour à l'Un indivisé, à « la bonne société ».  Selon notre philosophe, « aucun artifice institutionnel ne peut empêcher la démocratie de dériver vers le totalitarisme, de succomber à la tentation de l'Un ». L'acceptation de la division sociale et de l'indétermination (dont le nihilisme est une autre pathologie, que Castoriadis avait épinglée sous la forme de « montée de l’insignifiance ») sont les seules barrières, ambiguës, contre cette dérive.  

 

 

            La lecture et la démocratie se ressemblent. Claude Lefort lit les penseurs politiques – Tocqueville, Marx et surtout Machiavel, sur qui il a écrit un très grand livre, Le Travail de l’œuvre. Machiavel – à partir de l'indétermination, ce qui ouvre les œuvres comme des champs interminables de pensée. Parallèlement, sa pensée entre en conflit avec celles de  Braudel, de Deleuze, de Foucault et d’Althusser. Puisqu’elles sont parentes, une même tentation hante la lecture et la démocratie: celle de la clôture dogmatique, si présente chez Althusser, de la réduction d'une œuvre à des résumés, des thèses figées, bref la tentation totalitaire contre la féconde et inconfortable indétermination. L’acceptation de l’indétermination s’accompagne d’ une implication importante : Lefort ne se tient pas au-dessus des œuvres et des événements dans une position de surplomb, mais, sans doute est-ce sous influence de son maître Merleau-Ponty, au milieu d’elles et d’eux. Au fond, pour Lefort, c’est l’indétermination de Marx qui en fait une source inépuisable de pensée à laquelle il faut toujours revenir. La lutte contre cette tentation totalitaire est l'épreuve réciproque de la politique et de la pensée. Chaque page de ce livre-testament, Le Temps présent,  illustre cette épreuve. Au milieu des livres, au milieu des événements, Lefort a toujours été au milieu de son temps – c’est cette situation qui lui a permis de penser les livres, les événements, son temps.

 
 
 
Ce texte est paru dans Les Temps Modernes, n°645-646, décembre 2007.