27/03/2007

Dépression et Philosophie.

 

 

Vient de paraître (mars 2007):

 

 

DEPRESSION et PHILOSOPHIE

 

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par

Robert REDEKER

 

Editions Pleins Feux

8 Euros 

12/03/2007

la pêche à la truite

                                      L'ouverture de la pêche, ou le bonheur de vivre.


                                                          Par Robert Redeker  



    A l’approche de l’ouverture, le pêcheur se sent renaître. Une sève oubliée l’anime à nouveau, des pieds à la tête. La passion halieutique se réveille en même temps que les arbres. A l'unisson avec l’herbe des prés, qui se remet à pousser, avec les fleurs qui à nouveau s'épanouissent dans les buissons. Le pêcheur sent que la vie, comme dans les champs et les bois, triomphe en lui, qu’elle l'emplit d’une énergie nouvelle. L’ouverture de la pêche annonce Pâques, dont elle est une anticipation. En symphonie avec la nature, quelque chose de la résurrection se fête dans ces retrouvailles avec le fil de l’eau. L’ouverture de la pêche est une célébration mixte – à la fois païenne, le paganisme étant le culte de la nature, et chrétienne – de la résurrection.


    Le poisson est le symbole christique par excellence. Sur le Lac de Tibériade, Jésus, provoquant une pêche miraculeuse, transforme des pêcheurs de poissons en pêcheurs d’hommes. Lors de l’épisode de la multiplication des pains, il fait distribuer des poissons aux affamés. Le christianisme des premiers siècles voyait dans le poisson un symbole eucharistique. A travers l’amour de la pêche, un cordon ombilical nous relie à la symbolique chrétienne. Parallèlement, la fusion avec la nature, le désir de s’effacer dans le paysage jusqu’à devenir invisible, composantes certaines du plaisir de la pêche,  apparaissent comme des survivances du paganisme. Comme dans le panthéisme, le pêcheur sent éclore en lui un sentiment de fraternité avec les êtres (animaux, végétaux, minéraux) qui l'entourent.  L’homme moderne, par la faute de sa puissance technicienne, est devenu étranger à la nature : il ne vit plus dans un cosmos, un ordre immuable dans lequel chaque être se tient à sa place tout en étant lié à tous les autres. Or, à la pêche, le temps d’une journée d'immersion dans la nature, un cosmos se reconstitue autour du traqueur de truite.  
    Le rendez-vous de l'ouverture de la pèche renvoie à l'enfance. Une enfance comme elles le sont toutes: semblable à celle du petit Marcel dans La Gloire de mon Père. Voyons dans la pêche cette activité qui permet à l'enfant de continuer à vivre dans l'homme mûr, puis dans l'homme vieillissant. Tout pêcheur vous le dira: l'enfant que je fus n'est pas mort, il vit en moi, il revient chaque fois que je vais à la pêche. Pour exprimer la manifestation forte d'un revenant, le spiritisme utilise le concept de matérialisation. La pêche matérialise le fantôme de l'enfant. Mais il s'agit d'une matérialisation intérieure: c'est à l'intérieur de son corps, dans sa chair, et à l'intérieur de son âme, dans son imaginaire, que le pêcheur aperçoit le retour de l'enfant qu'il fut. Double bonheur: le pêcheur vit le même bonheur que l'enfant qu'il a été, tout en vibrant d'un bonheur nouveau, celui du retour de l'enfance au sein de sa vie d'adulte.
    Le préhistorien voit dans la pêche une des plus anciennes activités de l'humanité.  Malgré l'évolution des techniques et l'appareillage effrayant dont se harnache le pêcheur contemporain, la pêche nous rapproche de nos plus lointains ancêtres. Le Musée de la Préhistoire nous l'enseigne: l'homme de Tautavel pêchait dans l'Agly, ou son équivalent. Pendant des dizaines de millénaires, la pêche répondait au besoin vital de  se nourrir, obéissait à la loi de la survie, sans manquer de s'accompagner de plaisir et de passion. Or, ce plaisir jette un pont entre le pêcheur d'aujourd'hui et le pêcheur préhistorique. Quel plaisir? Le plus simple et le plus universel des plaisirs: le bonheur d'être, de se sentir exister en exerçant ses facultés, de se fondre dans la nature tout en rusant avec l'animal. Spinoza appelait « joie » et Nietzsche « puissance » l'affirmation de la vie. Affirmation de la vie, le plaisir de la pêche réside dans cette joie, dans cette puissance. Elle procure le bonheur de sentir la vie en soi.  

    Véritable fête du printemps, conjointement chrétienne et païenne, l'ouverture de la pêche célèbre, comme toutes les dates solennelles de la saison du renouveau, la résurrection. Trait d'union entre l'homme préhistorique et l'homme contemporain, résurrection de l'enfant dans l'adulte, elle incorpore l'homme à la nature, l'incruste dans un cosmos, lui rendant ce qu'il a perdu du fait de son évolution historique. En reprenant sa canne et son moulinet, en longeant les rivières son panier à truites en bandoulière, le pêcheur, ivre du simple bonheur d'être, se laisse, comme plongé dans une fontaine de jouvence, traverser par le courant de la vie.  

 

Cet article est paru dans La Dépêche du Midi, le 11 mars 2007.  

28/01/2007

Noël, utopie indestructible

                                                   Noël, la seule utopie indestructible.



                                                                            Par Robert Redeker




    Pourquoi Noël est-elle devenue la plus universelle de toutes les fêtes? Ce n'est pas une simple fête religieuse, comme il en existe tant. Les chrétiens ont réussi à entraîner dans sa célébration la planète entière, à transformer sa date en un jour de joie bien au-delà des frontières confessionnelles de leur religion. Chaque 25 décembre, la plupart des athées aussi bien que d'innombrables fidèles d'autres religions se joignent aux chrétiens pour un jour de joie. Même le plus insensible des hommes ne peut récuser une certaine émotion à l'évocation de Noël. Comment expliquer cette universalité?



    Noël est une utopie. Noël transporte à travers le temps un message utopique. Mais il ne s'agit pas d'une utopie construite par des philosophes et des politiques, armant des révolutionnaires,fomentant des prises de pouvoir, préparant une mainmise totalitaire sur la société. Nous n'avons pas affaire à une utopie politique: entre l'âne et le boeuf, Joseph et Marie restent à l'écart des affaires de la cité. Noël n'est pas l'utopie d'une cité idéale qu'il faudrait mettre en oeuvre en appliquant un programme précis. La République de Platon, l'Utopie de Thomas More, le Manifeste Communiste de Karl Marx sont des utopies de cette sorte, livrées clefs en mains. Sans s'identifier à ces tentatives, la nuit de Noël est pourtant une nuit utopique dans la mesure où elle symbolise la réconciliation et la paix. Comme toute utopie, cette fête se veut capable d'effacer ce qui oppose les hommes.

    L'imaginaire de la scène de la nativité – le père, la mère, l'enfant, les animaux domestiques, le ciel étoilé – rencontre, de façon plus profonde et plus décisive que tout autre mythe religieux, un complexe de désirs et de rêves présents depuis les origines de l'humanité. Et aussi depuis l'enfance de chacun. C'est pourquoi l'utopie constituée par la fête de Noël n'est pas une utopie philosophique, mais une utopie anthropologique, aussi inséparable de l'homme que ses instincts. Une utopie qui colle à la peau et à l'âme des humains depuis la préhistoire. Qu'est d'autre Noël, sinon l'utopie de l'unité de l'humanité paisiblement réunie autour d'un berceau, représentant son avenir? Mais la crèche est également un cosmos: l'enfant, la femme, l'homme, les bêtes, le ciel, les étoiles, sont rassemblés dans la même image. Noël rend palpable l'utopie d'une harmonie pacifique entre l'homme et la nature, l'homme et le cosmos. La crèche de Noël réunit à la fois ce que l'homme désire le plus ardemment et ce qui lui échappe toujours, l'harmonie universelle et la paix.

    Ainsi, Noël et la crèche traduisent le contraire de ce que l'expérience quotidienne démontre: les déchirements entre les hommes, les guerres et les haines, la destruction de la nature. La réalité historique est le mal et la destruction, dont Noël célèbre le dépassement. L'enfant Jésus, nous dit-on, est venu pour effacer la tâche originelle – pour envoyer le mal et la destruction aux poubelles de l'histoire. Péché originel: l' homme sait bien que ce mal vient de lui, des démons (les passions) qui l'habitent. Le mythe de l'enfant innocent dans sa crèche, à l'écart du tumulte de l'implacable politique (Hérode) dit que ces passions et ces démons peuvent être vaincus. Au coeur de l'utopie de Noël, se cache le voeu le plus profond de l'humanité: triompher de la source du mal, qui jaillit au-dedans de chacun d'entre nous.



    La fête de Noël est traversée par une intuition, dont la crèche est l'image: l'humanité constitue une seule et même famille. Elle est animée par une espérance: donner une seconde chance à la vie. Le bébé qui vient de naître est cette seconde chance. Cette intuition et cette espérance convergent dans le culte de l'enfant Jésus. L'on s'y laisse bercer par l'illusion que tout peut recommencer, mais sans le mal, dans l'harmonie et dans la paix. Meilleure incarnation possible d'un rêve aussi ancien que l'humanité, opposition de l'espérance (la paix) à la réalité (la barbarie), la fête de Noël est purement et simplement l'utopie non politique de l'humanité heureuse. Noël est la seule utopie indestructible.

 

Ce texte a été publié dans La Dépêche du Midi le 25 décembre 2006.