16/08/2007
Albert Thibaudet, l'homme de génie de la critique littéraire.
Albert Thibaudet, l'homme de génie de la critique littéraire.
Durant le bref espace d’un siècle, en France, une poignée de critiques littéraires égalaient en importance les écrivains qui constituaient la matière de leurs articles. Sainte-Beuve fonda cette race altière. L’ami de Bergson, Albert Thibaudet (1874-1936), dont les éditions Gallimard viennent d’éditer un monumental recueil d’articles s’étalant de 1912 à sa mort, les Réflexions sur la Littérature* fut, à son tour, un de ces seigneurs de la plume. Ces critiques étaient des titans parce que la littérature était alors une affaire nationale. Avec elle – le plus grand prosateur que notre langue ait connu, Maurice Barrès, en est l’ambigu témoignage - , il en allait du destin national !
Le conformisme de l’heure présente tient pour péjoratif le métier de critique. La lâcheté de pensée tient la critique pour une activité parasitaire de l’art. Notre époque ne sait plus ce que c’est que la critique. Elle est un art oublié, un métier dont le secret s’est perdu. La critique, ce n’est pas du compte-rendu. Ce n’est ni du commentaire composé ni de l’explication et texte. Pas plus qu’elle n'est scolaire, la vraie critique n’est universitaire – ne cherchant jamais à se faire passer pour scientifique, ne barbouillant pas les livres dont elle parle d’un jargon ésotérique. La vraie critique n’est ni journalistique (compte-rendu), ni scolaire (explication de texte), ni universitaire (jargon scientiste); elle est littéraire. Cependant, il faut lire les articles du temps heureux où il y avait de la critique littéraire en philosophe, comme si Thibaudet était – et, assurément, il l’est !- un philosophe. Sa défense et illustration de la philosophie (texte “ Les Philosophes ”, 1921) en fait foi. De même qu’en font foi ses méditations sur Péguy, sur Bergson, sur Descartes, sa critique de Spencer qui, par ricochet, touche son adversaire, qui malgré son talent s’était ridiculisé par une théorie de l’évolution (au sens darwino-spencérien) des genres en littérature, Brunetière. Mais surtout, c’est en philosophe que Thibaudet est littéraire. Rhizomique, la philosophie court partout dans ces Réflexions sur la Littérature sans être philosophie spéciale nulle part.
De fait, la séparation entre philosophe et littéraire ne tient plus lorsqu’il s’agit de Thibaudet. En ce sens, il est un miroir mature des deux éclaireurs de la critique, ceux qui l’annoncèrent avant qu’elle n’apparût, Montaigne et Diderot. Il voyage dans la littérature à hauteur d’immanence, depuis son milieu, comme si elle était un pays – en philosophe-voyageur, sans l'arrogance qui quelquefois gâte ceux qui font profession de philosopher. Le voyage devenant écriture forme une matière littéraire que Thibaudet accosta. Dans son magnifique article sur Barrès à Tolède (1912), Thibaudet voyage en libre philosophe au sein d'un chef d'oeuvre, qui fut certes attaqué par Montherlant du fait du dégoût barrésien pour la corrida et le sang, Greco, ou Le Secret de Tolède. Qui, a part Chateaubriand, a mieux réussi à transformer des paysages en littérature, que Barrès? Songeons à la colline de Sion-Vaudémont sous la plume de l'auteur de La Colline inspirée. Barrès, on le sait, tenait la contemplation et la méditation d'un paysage sculpté par l'histoire pour le plaisir suprême de l'existence. “ La durée comme l'espace a ses paysages. La durée littéraire comme la durée historique ”, dit Thibaudet prolongeant Barrès. Bref, la littérature est à la fois paysage et histoire, elle est paysage historique. Mais, le critique n'arpente pas ces paysages en ingénieur, non, il y voyage et y flâne, y sent y goûte, y respire leur substance.
Qu'est-ce que le bonheur? Vieille question philosophique, direz-vous! Le sage peut répondre simplement: être là, assis à la table de la cuisine lorsqu'elle est éclairée par la lumière d'un été sans chaleur, entre le ronflement de la machine à laver la vaisselle et le gazouillis candide des oiseaux, à lire en paix un livre aussi intelligent que ces Réflexions sur la Littérature. On en oublie la mort tout en la sachant fatale, surprise inexorable. Aux yeux de Thibaudet, “ la philosophie consiste à développer en nous cette intensité et cette clarté de vie intérieure qui excluent l'idée de la mort ”.Suivre notre critique dans ses voyages au milieu des paysages littéraires, mettre ses pas dans les siens, est philosophique en ce sens: l'idée de la mort s'éclipse, rendant possible le bonheur d'être-là. Quel bonheur, donc, de s'enfoncer dans ces Réflexions sur la Littérature, ce livre tenant de Sainte-Beuve par sa matière et de Montaigne par son style. Cette libre et interminable conversation se place dans la lignée des Essais. Loin d' “ écrire sur... ”, Thibaudet écrit “ à partir de... ”. Lexique du voyage: à partir...de Ronsard, de Jarry, de Flaubert, de Mallarmé; en partance depuis la prose et la poésie. Il part depuis la littérature pour voyager en son sein, faire du cabotage de port en port, de Mistral en Maupassant, de Daudet en Gide. Tous les ports, convenons-en, ne luisent pas du même prestige. Thibaudet le sait.
Le lecteur ne voyage pas dans le passé, c'est le passé qui voyage dans le lecteur. Celui qui lit Thibaudet sent revivre en lui la IIIème République. Tant il est vrai que Thibaudet, c'est, selon la formule d'Antoine Compagnon, “ la IIIème République faite homme ”! Faite plume, faite livre, faite lettres! Le lire revient à goûter mille madeleines de Proust. Un monde perdu, mort, tombé dans le puits sans fin de l'histoire, dont nous autres contemporains d'une autre époque rêvons souvent comme à un paradis perdu, revit, s'empare de nous, prend possession de nos imaginaires. Le miracle résurrectionnnel du style Thibaudet paraît en son éclat: à travers le prisme littéraire un temps passé fait retour dans la chair même du lecteur. Alors il respire, il sent, il rêve, il pense, il est heureux et malheureux comme ces hommes de du premier tiers du siècle passé qui peuplent ce livre de merveilles.
Le temps des critiques littéraires est passé. Le temps où la littérature est une affaire nationale aussi. Le temps également où chacun savait que l'accès à soi passait par la littérature. Les sciences humaines ont eu raison de cette vérité, condamnant au folklore résiduel le métier de critique littéraire. Tout comme, selon Barrès, Jaurès fut l’homme de génie du socialisme, Thibaudet, qui admirait Barrès sans partager ses options politiques, fut, bien plus que Sainte-Beuve, bien plus que Brunetière, l’homme de génie de la critique littéraire. Un génie foisonnant, buissonnant, que seul un outsider de sa trempe (jamais reconnu par l’Université, écarté du Temps, refusé à l’Académie et au Collège de France, quelque peu, mais sans excès, autodidacte, bref libre) pouvait développer. L'habitant, en connaissant les paysages, ce critique littéraire n'était personne d'autre que le génie des lieux de la littérature.
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19/05/2007
Qu'est-ce qu'un président de la République?
Le texte suivant est paru dans Le Figaro du 16 mai dernier.
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Qu’est-ce qu’un Président de la République ?
Par Robert Redeker
Qu’est-ce qu’un Président de la République française ? On se place sur le chemin de la réponse en réfléchissant aux causes des deux derniers échecs de la gauche (2002, 2007) à l’ élection à la magistrature suprême. Le slogan de Lionel Jospin en 2002 s’étalait sur tous les murs : « Le Président citoyen ». Ce n’était pas sans rappeler Louis-Philippe, qui ne fut pas vraiment un roi du fait d’avoir été « le Roi citoyen ». « La France présidente » fut le slogan de Ségolène Royal en 2007. Un stimulant paradoxe surgit: la rhétorique de ces deux slogans traduit un refus intime du poste publiquement convoité. Dans les deux cas, le Président est effacé. « Président citoyen » et « La France Présidente » sont deux contresens sur la nature de cette magistrature et sur ce que le peuple en attend. Pourquoi ?
Que signifiait le slogan « le Président citoyen » ? Que le Président serait tout le contraire d’un Président ! Qu’il s’agirait d’un Président fondu dans la masse des citoyens, d’un homme du commun, du porte-voix du « on » anonyme qui constitue la société. Qu’il serait un citoyen comme tous les autres ! Autrement dit, la formule de la campagne de Lionel Jospin réduisait la présidence à une simple fonction sociale. On serait Président de la République comme on l’est d’un conseil d’administration ! Evidemment, la formule « le Président citoyen » est une négation de la politique dans sa dimension onirique. Ce ratatinement de l’imaginaire politique sur une simple fonction sociale a fait fuir les électeurs. Le slogan jospinien manque la magie présidentielle, héritière démocratique du caractère sacré des rois qui firent la France. Trop sociologique et trop matérialiste. Trop horizontal. Parallèlement, le mot d’ordre de Ségolène Royal, « La France présidente » participe de la même dilution de la présidence. Plus : c’en est la véritable négation, le véritable effacement. Chez Ségolène Royal aussi, la présidence n’est qu’une simple fonction du social, de la simple administration, sans verticalité. Dans les deux cas, le Président n’est plus qu’un rouage de la machinerie sociale. Inconsciemment, en refusant la verticalité, ces deux slogans nient que la France soit autre chose qu’une société, refusant qu’elle soit une nation (c’est-à-dire un imaginaire).
Le slogan de Ségolène Royal a le mérite de pointer une absence. Refus de la présidence, de la personnalisation, de la verticalité, le syntagme « La France présidente » désigne une place vide, un lieu déserté. Il n’y a personne à la place présidentielle ! Aucun nom ! Or, dans l’imaginaire national, le Président est une réalité dévolue. Il faut qu’il y ait quelqu’un à cette place. Le Président occupe la place qui fut autrefois celle du Roi. Ségolène Royal ne l’a pas compris : le vide de cette place est aussi insupportable au peuple français que de regarder le soleil ou la mort en face. De fait, le Président est à la fois le corps du roi reconstitué, et le remords du régicide. Le Roi a été assassiné par le peuple, certes – mais sa place ne peut rester vide. Le peuple ne veut pas de « la France présidente ». Il veut un ou une Président(e) en personne, de stature verticale et non horizontale, qui soit d’une autre nature que la nature humaine ordinaire, pour faire un pont par dessus le régicide entre la République et l’Ancien Régime. La méconnaissance de cet imaginaire politique national, auquel François Mitterrand resta scrupuleusement attentif, est la cause du double échec (2002, 2007) des candidats socialistes.
Différencions représentation et figuration. Une caractéristique rapproche le Président du Roi : le Président ne représente pas les Français, il figure la France ! L’Assemblée nationale représente les Français, le Président figure leur pays. Il est le personnage dans lequel la France se figure, se voit et se mire comme une personne vivante dotée d’une unité. Il est aussi le miroir qui reconstitue en une unité, la nation, l’infinie diversité du peuple. « La France est une personne », a dit Michelet. Mais elle ne peut l’être que par la médiation unificatrice d’une figure, le Roi ou le Président. Les dizaines de millions de citoyens sur le territoire savent qu’ils forment une nation s’étant hissée au rang de personne, la France, parce qu’ils voient cette unité nationale apparaître sur le visage et le corps d’une personne en chair et en os, le Président. Ce dernier est la personne concrète qui permet à une autre personne, la France, impalpable, de se reconnaître, de se donner un visage.
A travers le Président, la France se figure unie dans un corps, héritier du corps du Roi, réunifié après la séparation violente commise par le régicide le 21 janvier 1793. « Nul peuple, écrivit, la plume tremblante d’émotion, Jules Michelet, n’aima autant ses rois que le peuple français ». L’exigence formulée par le peuple français que cette place soit occupée, autrement dit qu’on n’ait affaire ni à un « Président citoyen » ni à une « France présidente » est l’avatar républicain de cet amour monarchiste. Utilisée par Jacques Chirac, lors de l’annonce de sa non-candidature à l’élection de 2007, puis par Nicolas Sarkozy, lors de son magnifique discours de victoire au soir du 6 mai 2007, le mot amour, dans ces circonstances, n’est pas de la vaine rhétorique. Il fait écho à la remarque de Michelet. Comme le savait si bien l’historien, le mot amour désigne le lien réciproque entre le peuple et celui qui en figure l’unité sous l’idée de nation.
L’amour est gratuit, il ne se commande ni s’administre. D’où : il n’y a pas plus de fonction présidentielle qu’il n’y avait, avant la coupure de l’histoire de France en deux, de fonction royale. Dans un de ses livres, la philosophe Chantal Delsol différencie « rôle » et « fonction ». Etre Président n’est pas une fonction, c’est un rôle. Etre Roi, c’était un rôle. La députation est une fonction, celle de la représentation du peuple français dans ses divisions, sa diversité, ses oppositions. La démocratie se doit d’exalter ces oppositions. La notion de fonction renvoie à celle de machine – la société est une machine. Mais la présidence, à l’image de la royauté de jadis, est un rôle, celui de la figuration de l’unité de la nation, à travers un homme ou une femme.
Le Président de la République n’est donc ni le chef, ni le guide, ni le président d’une société anonyme à but commercial, ni un VRP de luxe lors des voyages à l’étranger. La France n’est pas une machine, mais une personne ; par conséquent, être à sa tête n’est pas une fonction, mais un rôle. C’est le rôle de la figuration, dans lequel l’amour occupe la place centrale. L’exception française n’est pas là où on la voit d’habitude. Elle est dans la singulière, et belle, continuité entre l’Ancien régime et la République que le rôle présidentiel assure sous la double forme de la figuration et du remords. L’identité de la France se trouve résumée et concentrée dans cette continuité transhistorique dont le Président est à la fois le garant et le gardien.
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06/05/2007
Un rite républicain
Article paru dans La Dépêche du Midi, le 22 avril 2006.
Un rite républicain.
Par Robert Redeker
Pourquoi est-ce un devoir de voter? Pas seulement pour choisir un Président ! Pas seulement parce que la conduite du char de l’Etat est l’affaire de tous ! Pas seulement parce qu’en votant le citoyen met le nez dans les affaires qui le regardent ! Pas seulement parce que le droit de vote ne s’obtint qu’au prix de guerres, d’émeutes, de révoltes, de sacrifices ! Qu’il ne fut pas octroyé, mais arraché ! Pas seulement parce que les habitants de nombreux pays rêvent de conquérir ce privilège des citoyens démocratiques : un vote libre ! Pas seulement parce que c’est un droit fragile. Une raison beaucoup plus profonde hisse le vote au niveau du devoir. Voter, c’est participer à un vaste rituel qui transforme le lien social en lien politique, qui change une multitude en un corps politique. Le geste de voter, dans les sociétés démocratiques, ramène le citoyen au fondement de l’être-ensemble. Voter est un devoir parce qu’il s’agit d’un acte qui, à intervalles réguliers, réanime le lien politique unissant les citoyens.
Le vote à bulletin secret s’oppose à la pratique du vote à main levée, négation de la personne humaine. Il protège la liberté d’opinion, il garantit la liberté de choix. Pourquoi l’isoloir, pourquoi le secret ? Concentré sur lui-même, l’électeur est appelé à émettre un vote dépassionné autant que désintéressé. Purifié de ses passions et de ses intérêts individuels, libéré de la pression de l’entourage, il doit prendre en vue l’intérêt général et le bien commun. La démocratie exige de lui l’oubli de son intérêt personnel. Le but : s’affranchir du particulier, s’élever au général. Reconnaissons dans le vote une ascèse laïque. Ne voyons pas dans ce renoncement aux passions et à l’intérêt un renoncement à la personne. Au contraire, c’est quand nous sommes désintéressés que nous sommes le plus personnel. Puisque le vote a lieu dans la solitude secrète de l’isoloir, cette fine pointe de la personnalité utilisée pour fixer son choix demeure sans signature, anonyme. Nul ne voit pour qui je vote ! Ce curieux paradoxe - le vote comme à la fois anonyme et personnel – est le socle même de la démocratie.
Apparemment vide, s’étirant au long d’une attente aussi interminable qu’ennuyeuse, le rituel du dimanche électoral fait le plein de sens : retour symbolique à l’origine du vivre- ensemble, participation à la continuité de la nation, réaffirmation du lien politique, moment d’expression de la liberté individuelle et parenthèse où le destin du pays reste suspendu à la vox populi. Du coup, le geste de voter résume à lui seul la citoyenneté démocratique.
09:30 Publié dans Articles | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : élections présidentielles;république;politique; philosophie


