24/10/2007
Voltaire
Voltaire. Il était à lui seul l’opinion publique.
Il y a bien eu un siècle de Voltaire comme il y a eu un siècle de Louis XIV. Le Régent ? Louis XV ? Louis XVI ? Effacés. Réduits à des seconds rôles. Devant la postérité, le vrai roi de son siècle, c’est lui, le poète, le dramaturge, le philosophe, François-Marie Arouet, devenu M. de Voltaire (1694-1778). Malgré les déboires, les humiliations, les disgrâces, en dépit de ses innombrables ennemis, des bastonnades et des autodafés, c’est lui qui sort vainqueur de son siècle. C’est lui qui donnera à son siècle son nom. Telle est la leçon du grand livre de Pierre Milza, une biographie d’historien plus haletante que le meilleur des romans : Voltaire.*
Nous sommes le 30 mars 1778. Les manuels scolaires ont omis d’en faire une date de l’histoire de France. Et pourtant ? L’atmosphère de cette journée anticipe celle du printemps 1789. Peut-être même est-ce la première fois que cette atmosphère est perceptible avec autant d’évidence ? Aux portes de la mort, qu’il franchira dans quelques semaines, rentré de Ferney, Voltaire traverse Paris en carrosse pour se rendre à l’Académie. La foule – le peuple de Paris - le reconnaît, l’acclame ; l’attelage ne se fraye un passage qu’avec peine au milieu de l’enthousiasme populaire. Des gens montent sur la galerie de la voiture afin de voir le héros. Les acclamations, les cris de joie n’ont fait que s’amplifier tout au long de la journée. Evénement immense, dont les funérailles d’Hugo seront un écho : pour la première fois un écrivain est fêté par une foule aussi nombreuse qu’admirative, pour la première fois une marée humaine acclame un écrivain. Ou plutôt : ce n’est pas autour de l’écrivain qu’elle se presse, mais de l’écrivain devenu intellectuel, le défenseur de Calas, du chevalier de La Barre, le pourfendeur des injustices et des barbaries. Le roi, ce n’est pas Louis XVI, le roi, pour cette foule, c’est Voltaire ! Toute une vie pour en arriver là. Toute une vie pour cette apothéose. Né sous Louis XIV, Voltaire s’éteint à la veille de la Révolution : son nom, ce printemps de 1778 le laisse deviner, va peser sur l’histoire.
Nul n’est plus méconnu que Voltaire. L’ouvrage de Pierre Milza restitue l’écrivain dans sa complexe vérité : il y a loin en effet entre le poète mondain, dévoré par un insatiable besoin de reconnaissance, une ambition le traînant de cour en cour, et le premier intellectuel de l’histoire, celui qui tracera la voie à Hugo, à Zola et à Sartre. « L’intellectuel, a écrit Sartre, est quelqu’un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas ». A savoir : le pouvoir. Exactement ce que sera le dernier Voltaire : quelqu’un qui se mêle du pouvoir. Le poète mondain des débuts n’aspirait qu’à briller devant le pouvoir, obtenir les faveurs des Princes, attirer le regard des monarques et de leurs favorites, fasciner Louis XV et Frédéric II jusqu’à prendre le risque d’être leur bouffon. L’intellectuel des dernières années, l’avocat des persécutés, au contraire, affronte directement le pouvoir. Milza en signale la grandeur : « ce qui fait sa grandeur (…) c’est le caractère solitaire de son entreprise Aucun parti, aucune force politique, aucune coterie derrière lui, pas même la maçonnerie ». L’affaire Calas fut un combat solitaire comme le sera, deux siècles plus tard, celui de Soljenitsyne. Les philosophes – Diderot, Rousseau – ne se sont pas rangés à son côté. Qu’à cela ne tienne ! Il s’appuiera sur l’opinion publique, que, de fait, il invente, et qu’il définit comme la voix publique : « je parle de cette voix, de toutes les honnêtes gens réunis qui réfléchissent, et qui, avec le temps, portent un jugement infaillible ». Appuyé sur l’opinion publique il obtient la réhabilitation de Calas.
Rien de plus romanesque que sa vie ! Un trait, aux yeux de Milza, la caractérise : lorsqu’il est parvenu à son ambition, entrer dans l’intimité des Rois, briller à la cour du plus bel éclat, il commet invariablement quelque imprudence qui le précipite dans la disgrâce. C’est le ressort du roman, non ? Boudé, en représailles à ses incartades, par Louis XV, qui le fit auparavant officier de la chambre du roi et historiographe officiel, il se précipite à la cour du roi-philosophe, « le Salomon du Nord », Frédéric II de Prusse. Là, comme partout, il aurait pu jouir de sa situation, d’autant plus que le monarque lui vouait une amitié sincère. Il en arrive cependant à changer ce roi en ennemi. Avant de finir symbole pour toujours de la liberté d’expression, Voltaire aura tout été : brillant élève des jésuites à Louis-le-Grand, clerc de notaire, libertin dévergondé, courtisan à Versailles, tragédien aux succès instables, premier historien moderne, chambellan de Frédéric II, financier de haute volée, hobereau à Ferney, patriarche du parti des philosophes. Il aura tout connu : la gloire et l’infortune, l’exil et l’errance, l’amitié et la trahison, l’amour d’une femme qu’il tenait, non sans raisons, pour supérieure à lui, Emilie du Châtelet. Jusqu’aux guet-apens dignes de films de cape et d’épée commis par des coquins sur commande de nobles seigneurs, le chevalier de Rohan ou Frédéric II lui-même. Il aura été aimé, admiré, jalousé et haï comme personne. Il aura montré les mille facettes, dont certaines particulièrement déplaisantes, de sa personnalité. On le découvre à chaque page de cette biographie : autant qu’un siècle, Voltaire aura été un roman !
« Ecraser l’infâme » - cette formule revenant souvent sous sa plume constitue le fil rouge de sa vie. L’infâme : l’alliance despotique du trône et de l’autel, de la superstition et de la barbarie, dont le règne social passe par l’intimidation et la terreur. L’infâme : tout ce qui, issu du christianisme fait obstacle au progrès de l’humanité. Le chevalier de La Barre s’était rendu coupable d’abominables crimes : blasphème et impiété. Il fut condamné à avoir la langue coupée, la tête tranchée, le corps mutilé brûlé en même temps que le Dictionnaire Philosophique de Voltaire, œuvre diabolique qui avait été retrouvée dans son appartement. La France du siècle des Lumières est bien ce pays où l’infâme pousse à commettre de sang-froid « des barbaries qui feraient frémir des sauvages ivres ». L’infâme qui, à travers quelques prêtres sans scrupules, travaillèrent en vain à arracher au Voltaire à l’article de la mort une rétractation de ses impiétés et une profession de foi. Ne concluons pas cependant à l’athéisme de l’auteur de Candide. Adversaire des religions révélées, pourfendeur des fétichismes, Voltaire, ce qui l’opposait à Diderot, croyait sincèrement en Dieu – un Dieu horloger. En déiste, sans croire la Bible, ni l’Evangile.
Voltaire n’a rien été de moins qu’un tournant de l’histoire. Avec lui commencent l’intellectuel et l’opinion publique. Partout dans le monde, il se dit : Voltaire, c’est la France. La France libératrice, la France émancipatrice, la France étendard des droits de l’homme. L’encre de Voltaire fut le berceau du message de la France au monde. Au-delà de l’hexagone, le mythe de la France et le mythe de Voltaire correspondent. Ainsi, au terme de son parcours, une mue intérieure suivie pas à pas par Milza, Voltaire était devenu plus que l’homme-siècle : l’homme, pour toujours et à tout jamais, au-delà de sa propre mort, symbole universel de la liberté. Les fanatismes égorgeurs trouveront toujours le souvenir de Voltaire sur leur route. Milza fait bien d’approuver, à la dernière ligne de son livre, l’appréciation d’Hugo : Voltaire, « l’homme qui est mort le 30 mai 1778 est mort immortel ».
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22/09/2007
Pierre Leroux, résurgence d'une source perdue du socialisme.
Pierre Leroux, résurgence d’une source perdue du socialisme. *
Nous devons le mot « socialisme » au philosophe Pierre Leroux (1797-1871) qui, le premier, le mit en circulation. Destin en tête-bêche : le mot est resté, devenant l’un des maître-mots de l’histoire, quand son géniteur a sombré dans l’oubli. L’Anthologie de Pierre Leroux, qui paraît aux éditions Le Bord de l’Eau, dans la « Bibliothèque républicaine » dirigée par Vincent Peillon, accompagnée d’une très bonne présentation de Bruno Viard, fournit l’occasion de le lire enfin. La surprise est de taille : l’oublié du socialisme est un penseur profond et inventif, de première force.
Sa vie politique commença sous la Restauration par l’engagement dans la Charbonnerie, impasse conspirationniste qu’il abandonna bien vite. Sa pensée ne prit véritablement son envol que dans la période où il dirigea dans le journal Le Globe (1824-1830). Ne voyons dans le passage par le saint-simonisme qu’une étape formatrice, non une adhésion idéologique. La maturité intellectuelle coïncida avec la monarchie de Juillet (Louis-Philippe), culminant dans la rédaction de l’Encyclopédie Nouvelle, qui se voulut pour les hommes du XIXème siècle ce que fut aux Lumières celle de Diderot. Le coup d’Etat de Napoléon III mit fin à cette ambitieuse entreprise, Leroux ayant été contraint à l’exil à Jersey, où il se lia d’amitié provisoire avec Hugo. Après les événements de 1848, il devient, le bref temps de la Seconde République, élu à l’Assemblée. Le Second Empire sonnera l’heure de temps de l’exil, du moins jusqu’en 1860. C’est à Paris, pendant la Commune, qu’il meurt, quelques jours avant le temps des cerises, le 12 avril 1871.
Toute sa pensée se déploie autour d’un problème fondamental : l’opposition entre l’un et le multiple, l’individu et la société, le principe de liberté et le principe d’association. Cette opposition doit être supprimée, non aux dépens de l’un de ses termes, mais par une synthèse (c’est cette synthèse qu’il faut appeler socialisme). Mieux : le socialisme, au vrai sens, est la solution de l’antagonisme entre la liberté et l’association qui, virtuellement, sont comme « deux pistolets dirigés l’un contre l’autre ». Comment définir le socialisme ? Ainsi : « la doctrine qui ne sacrifiera aucun des termes de la formule liberté, fraternité, égalité, unité, mais qui les conciliera tous ». C’est le socialisme en un autre sens que celui légué par l’histoire qui s’offre comme possibilité à travers la définition de Leroux. Jusqu’ici, les régimes politiques se sont formés autour d’un de ces termes, excluant l’autre. L’individualisme revient « à livrer les classes inférieures à la plus brutale exploitation ». Inversement, les politiques organiques, entées sur l’opinion fausse identifiant la société à un être alors qu’elle n’est qu’un milieu, détruisent l’individu, oubliant que le but de l’humanité réside dans la vie de chaque homme. Autrement dit, le socialisme de Leroux est un socialisme républicain, libéral et humaniste, bien qu’il soit, en même temps intransigeant avec la justice sociale (il s’oppose à toutes les formes d’ « exploitation de l’homme par l’homme », formule qu’il forge en 1829, à l’esclavage, au colonialisme, à la conquête de l’Algérie où il voit « un séminaire du meurtre », au machisme, puisqu’il affirme en 1852 que « la cause des femmes est la cause du peuple », à la peine de mort).
Le hold-up de Marx sur le socialisme a été la cause de son évolution catastrophique au XXème siècle. Bien avant Marx, Leroux évoque « l’exploitation de l’homme par l’homme ». Bien avant lui, il reconnaît « la grande question du prolétariat ». Quinze ans avant Marx, il définit la bourgeoisie et le prolétariat par le rapport à la propriété des instruments de production. Engels se livre à un mensonge lourd de conséquences en affirmant que Marx est le père de l’idée de la lutte des classes ; elle apparaît chez Leroux analysant « la lutte actuelle des prolétaires contre la bourgeoisie » (1833), sans manquer de remarquer que « du beau nom de liberté l’économie politique avait fait le mot d’ordre de l’oppression matérielle des classes inférieures » (1832). Précédant Marx, Leroux pourtant ne tombe dans aucun des travers de l’auteur du Capital. Il récuse tout appel à la lutte des classes violente. Il se défie du matérialisme et de son déterminisme, dont il voit les dangers pour la dignité humaine dans la société future. Il insiste sur l’individu, valeur suprême : l’individu est avant la société tout en étant son but. Il évite le préjugé économiste, cette grande faute philosophique de la pensée de Marx, ce qui lui permet de ne pas réduire le patrimoine de l’humanité à une superstructure trompeuse. Il ne confie pas non plus à une classe messianique le soin d’assurer la rédemption de l’humanité. Il refuse le fanatisme de la table rase révolutionnaire. Et, last but not least, sa critique du saint-simonisme, anticipation de toute bonne critique du marxisme, lui procure l’intuition répulsive du totalitarisme, qu’il appelle « socialisme absolu ».
La politique de Leroux s’appuie sur une anthropologie philosophique. Chaque homme – et non pas l’homme en général – est en même temps une fin en soi et le but de la société. La société est pour chaque homme et non chaque homme pour la société. En même temps tous les hommes, depuis les origines, sont liés entre eux par une chaîne ouverte qui les constitue en une humanité. C’est la solidarité des hommes sous la forme d’une communion universelle qui est exhibée. Leroux ne laisse pas d’insister sur la communion humaine : « le lien des hommes entre eux et le rapport de chaque génération avec l’humanité antérieure ». Communion : nous nous nourrissons tous de la vie de chacun des autres. Le premier socialisme, n’est-ce pas celui-là, naturel, la communion humaine ? L’anthropologie de Leroux influença fortement George Sand, sa grande amie platonique, et Victor Hugo. Si l’on peut voir dans Consuelo de Sand une transposition romanesque fidèle d’un livre de Leroux, De l’Humanité, la conception leroussiennne de la vie universelle habite l’écriture hugolienne à partir des années 1850.
Leroux fut, il suffit de lire cette anthologie pour s’en persuader, un critique littéraire de génie. Ne serait-ce pas parce qu’il est marqué jusque dans son intimité la plus profonde par la littérature que le socialisme de Leroux n’est ni manichéen ni mécaniste, ni terroriste, mais républicain, humaniste et libéral ? La littérature nourrit sa généreuse idée de l’homme. Néanmoins, ni la littérature ni la philosophie ne sont parvenus à le libérer de l’antijudaïsme - un antijudaïsme de gauche, d’origine chrétienne du fait de l’assimilation du juif avec l’argent, la banque, le capital. Gageons que par la vertu de cet ouvrage Pierre Leroux sortira de l’ombre où le marxisme l’avait exilé, les limbes communistes, s’installant au sein de la pensée politique à la place qui lui revient. Ainsi aura été retrouvée une source perdue du socialisme.
Cet article est paru dans le supplément littéraire du Tageblatt le 20 septembre 2007.
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03/09/2007
Bergson. Qui'est-ce qu'un philosophe célèbre?
Bergson a été le premier philosophe immensément célèbre. Entre 1910 et 1914 ses leçons au Collège de France constituaient un événement mondain dont la foule avait vent. Précisons : célèbre dans l’opinion, dans le public – l’opinion publique n’existant pas de leur temps, Voltaire et Rousseau n’étaient pas connus du peuple. Dans La Gloire de Bergson, François Azouvi ausculte cette célébrité.
Il importe d’insister sur l’originalité de cette célébrité : elle n’est due qu’à l’oeuvre philosophique. Bergson n’a pas été un polygraphe : ni pièces de théâtre, ni scénarios de films, ni romans ne figurent dans sa bibliographie. Sa vie sans esclandres ni scandales, bourgeoise et sage, n’avait pas de quoi être mise en spectacle par les gazettes. La célébrité d’Alain – qui n’appréciait guère Bergson – au-delà du cercle scolaire s’enracinait dans une activité de journaliste. Bergson au contraire ne se risqua jamais au journalisme. Il régna d’un magistère purement philosophique.
Henri Bergson (né en 1859) entra dans la carrière philosophique par un coup de tonnerre, Essai sur les Données immédiates de la conscience (1889). Le paysage philosophique en fut chamboulé. En affirmant qu’une expérience de l’absolu est possible par le biais d’une forme de retour sur soi, il sape le kantisme et le scientisme alors dominants. Le livre suivant, Matière et Mémoire (1896) le confirme : ce penseur rend vie au Phénix philosophique : la métaphysique, réputée morte et enterrée. Malgré les fortes réticences de la communauté philosophique, soupçonnant un antirationalisme, l’œuvre de Bergson rencontre son époque, passant alors pour “ la philosophie d’aujourd’hui ”, donnant leur impulsion décisive à de nombreux esprits, tels Péguy, Maritain ou Sorel.
Le phénomène Bergson réfute Hegel : ce n’est pas à la tombée de la nuit que la chouette de Minerve prend son envol, mais en plein jour. Autour de 1900 l’esprit du temps est celui du vague à l’âme, de la culture du flou, de l’impression et de l’impressionnisme. La poésie symboliste se déploie – contre le Parnasse de la génération précédente – dans ce climat. Azouvi met en exergue l’équivalence entre les idées de Mallarmé et celles de Bergson. Tous deux croient en la capacité pour le sujet d’accéder à une réalité inexprimable par le langage - l’intuition chez Bergson découvrant sa parenté avec l’incantation chez Mallarmé. Les esthétiques de l’époque et la philosophie de Bergson convergent. Bergson le professe : la mobilité profonde des choses et des êtres, insaisissable mais accessible par l’intuition, est leur vérité. L’impressionnisme ne pense pas autre chose : pour Monet, la peinture doit peindre le paysage “ sous les rapports fugitifs que les accidents de l’atmosphère lui donnent ”.
Comment lui vient-elle, la célébrité ? Par des disciples, comme Edouard Le Roy et Charles Péguy. Ils permettent le débordement d’idées, d’images, de concepts, de métaphores, propres aux livres de Bergson, dans d’autres champs de la vie culturelle. Des harmoniques apparaissent entre l’époque et l’œuvre. Les néosymbolistes, les futuristes, les cubistes, relaient, dans ce travail d’extension maximale du bergsonisme, les disciples plus proches. L’Eglise voit dans Bergson une des sources du modernisme, ce qui vaudra aux ouvrages du philosophe la mise à l’index. Pourtant, un axe catholique - Le Roy indexant cette philosophie comme “ un positivisme spiritualiste ” - où se croisent Péguy, Massis, Jammes, et, provisoirement, Maritain - concourra puissamment à la dissémination de la pensée de Bergson. La proximité avec Pascal, l’anticartésianisme, l’anti-intellectualisme, le mysticisme latent, l’exaltation de la vie que certains décèlent chez Bergson, alimentant leur enthousiasme, en glacent d’autres, qui eux aussi croient trouver ces tendances chez le futur Prix Nobel de littérature (1927).
Mais, finalement, ce Bergson immensément célèbre, plaque tournante de la vie de l’esprit jusqu’en 1914, donnait lieu à des interprétations bien différentes, souvent opposées. Catholiques et anarchistes se disputaient ce philosophe. Intuitif, Barrès lui-même, le Prince de la jeunesse, à la différence du sec et analytique Maurras, ne reste pas indifférent devant la prose de Bergson! La récupération de cette philosophie quadrille le champ intellectuel et politique : il y a en ces années folles, un Bergson de droite, un Bergson de gauche, un Bergson antimoderne, un Bergson moderne. Des partisans de Jules Bonnot se l’approprient ! L’histoire et la sociologie de Péguy sont des applications libres du bergsonisme. Le concept de mythe, tel que Sorel le construit, est une transposition en politique de l’intuition, telle qu’elle se présente dans la métaphysique bergsonienne. Les rétifs eux-mêmes, parfois virulents, sont contraints de se prononcer : Maritain, Benda, Jaurès, Maurras. En Bergson s’incarne le Zeitgeist du premier avant-guerre.
Après guerre, même si la production philosophique de Bergson demeurera importante, donnant le jour à des livres de premier plan, destinés à trôner parmi les classiques sempiternels, la célébrité laissera place à l’accumulation accablante des honneurs. Respecté, Bergson passera de mode. Son étoile s’effacera. On oubliera qu’il a libéré les esprits. Qu’il a rendu sa dignité philosophique à la spiritualité. On oubliera que l’avant-garde a pu se nourrir de ses idées. On sait que, dans les années 1930, Jacques et Raïssa Maritain joueront, depuis Meudon, le rôle de phare, de boussole qui fut, un temps, celui de Bergson. Nizan, Georges Friedmann, Politzer lui mèneront une guerre sans merci. Aux yeux de Nizan, Bergson est “ avec les bourgeois contre les hommes ”. Le moment du décalage à droite du bergsonisme arriva. Des bergsoniens de toujours, comme Gillouin et Chevalier, deviennent de proches collaborateurs de Pétain. Marinetti, qui promut Bergson en Italie dans les années 1910, se fait triste aède : “ Je chante héros et machines de la guerre mussolinienne ”. Brasillach et Rebatet font de Bergson est leur “ bon Juif ”. C’est que certaines directions de sa philosophie, des thèmes et des métaphores, ne protégeaient pas ses lecteurs contre les tentations qui précipitèrent l’Europe dans la barbarie. Il faut diagnostiquer dans cette haute philosophie, emplie de grandeur d’âme, une véritable vulnérabilité politique traduisant toute l’ambiguïté de “la gloire de Bergson ”.
D’après Azouvi, le bergsonisme n’a pas survécu. Il importe de nuancer cette autopsie. La pensée philosophique de Vladimir Jankélévitch est restée expressément fidèle à Bergson. D’autre part, la philosophie de Gilles Deleuze – à travers ses écrits sur le cinéma, ses réflexions sur le temps, sa conception dans Mille Plateaux des “ plans d’immanence ”, etc...- est la grande philosophie de part en part bergsonienne de la fin du XXème siècle. On peut même aller jusqu’à comparer l’influence de Deleuze sur les arts avec celle de Bergson en son temps. Malgré l’oubli de Deleuze, le superbe ouvrage d’Azouvi réussit à ressusciter tout un peuple de concepts, de thèmes et de personnages en nous conduisant vers la question “ Qu’est-ce qu’un philosophe célèbre ? ”.
Ce texte est paru dans Bücher/Livres, le supplément littéraire du Tageblatt, en mai 2007.
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