06/04/2008

Le règne méconnu de la bêtise

                                                                     Le règne méconnu de la bêtise.

 

 

                                                                              Par Robert Redeker

 

                                              

                       

Selon Deleuze, la fonction de la philosophie tient dans le programme suivant : « nuire à la bêtise ». L’exemple de Socrate, poisson-torpille tétanisant la bêtise, accréditerait cette thèse. Pourtant, ce n’est pas aussi simple : la bêtise n’a pas été souvent abordée par les philosophes comme thème de pensée. Les écrivains – Molière, Voltaire, Flaubert, Bloy ou Barthes – nous renseignent mieux sur elle que les philosophes. Cervantès nuit plus à la bêtise que toute la philosophie assemblée. Du coup, la tentative d’Alain Roger, penser philosophiquement la bêtise, dans son Bréviaire de la bêtise* que Gallimard vient de publier, comble une lacune.

 

 

 

 

Cet oubli de la bêtise en dirait long sur la philosophie. Impossible d’en rendre compte par le seul hasard. D’après Alain Roger, « non seulement la philosophie ne nuit guère à la bêtise, mais on a parfois l’impression qu’elle s’y complaît et qu’elle entretient avec elle  une relation qui, loin d’être conflictuelle, serait plutôt  de l’ordre de l’affinité élective, sinon de la fraternité gémellaire ». Bêtise et philosophie sont compagnons de route - la figure de Pangloss, comme toute caricature, découvre un pan de vérité. La bêtise en effet prolonge jusqu’à l’excès la matière intellectuelle et psychologique dans laquelle la philosophie est pétrie. Flaubert l’avait perçu, qui repéra dans un ouvrage « assommant de bêtise, L’Essai de philosophie positive d’Auguste Comte, des mines de comique immense, des Californies du grotesque ». Et que dire du côté péremptoire de l’impératif catégorique de Kant ? Du bavardage charabiesque sur l’Etre heideggérien, affaire des « grouillots » de la philosophie, rengaine identitaire manifestant l’extension du domaine de la bêtise à l’ontologie ? Ou même de la tournure sentencieuse que prend parfois la pensée par aphorisme de Nietzsche ? Deleuze s’est peut-être trompé sur l’histoire de la philosophie : loin de combattre la bêtise, la philosophie l’a accueillie en son sein comme son ombre fidèle.  Il faudrait voir dans l’oubli de la bêtise – précisément : l’oubli d’analyser sérieusement la bêtise – un symptôme.   

            La bêtise a des faux doubles, ou des faux clones, avec lesquels généralement la philosophie la confond. Du coup, la singularité de la bêtise n’est jamais mise en évidence. Alain Roger s’applique à faire les bons découpages conceptuels, propres à clarifier ce qui a été maintenu dans la confusion. La bêtise se différencie de l’erreur. Elle s’écarte aussi de la stupidité (habitée par le démon de la disjonction alors que la bêtise l’est par celui de l’identité). Contrairement à ce que laisse supposer le vocabulaire (la bête à la source de la bêtise, et bien qu’aucune bête ne soit capable de bêtise) la bêtise n’est pas l’animalité.  On aurait tort également de superposer la bêtise et l’idiotie. A la différence de l’idiotie – on écarte le sens d’idiotie épinglé par Clément Rosset, qui en fait une nouvelle version du principe des indiscernable : singulier, réel – la bêtise n’a rien à voir avec une défaillance du quotient intellectuel.

            Rien de plus répandu que la bêtise – que Jacques Brel apostropha dans une chanson : « toi dont le règne est méconnu » comme si elle était la reine cachée du monde – et rien de plus inidentifié, méconnu, par les philosophes. Par quoi se manifeste-t-elle ? Qu’est-elle ? Son trait  dominant – si fréquent chez les philosophes ! – est la suffisance. La suffisance de Heidegger dans sa conférence Le Principe de raison n’a rien à envier à celle d’Homais ou de Prudhomme – l’analyse de la bêtise, pour Alain Roger, ressort d’une critique de la raison suffisante. Elle s’exprime par sentences – « un juif est un juif », « une femme est une femme » - par maximes péremptoires, par apophtegmes. Ainsi, dans Le Vent Paraclet, Michel Tournier rappelle-t-il que Les Pensées de Pascal ont été pour lui un bêtisier puisqu’on pouvait y lire en pouffant des maximes hilarantes sur la peinture ou le nez de Cléopâtre. Quant au Zarathoustra, en ses trois premiers livres, avec ses vaticinations de faux prophète, sa « mystique de sacristie », ses paraboles de pacotille, il est une rechute de Nietzsche dans « la bêtise (Dummheit) métaphysico-religieuse » ! Dans les classes populaires, la bêtise la plus crasse se cristallise dans les proverbes (Sancho Pança). Tant va la cruche à l’eau, pierre qui roule n’amasse pas mousse, etc… – le proverbe étant le dépôt de la bêtise populaire. Mais au fond, discours philosophique ou proverbe populaire, la bêtise prend toujours la forme de la ritournelle infatigable de l’identité. « Je suis celui qui suis » est renvoyé par notre philosophe à la bêtise de Dieu, à Dieu comme plus haute figure de la bêtise. Ange gardien de la bêtise, Ubu, qui a remplacé Dieu par les Polonais sans annoncer Jean Paul II, a bien compris que toutes les tautologies sont des traductions de « je suis celui qui suis ». C’est qu’en réalité, « la bêtise se réduit à un chapelet de tautologies » dont le « je suis  celui qui suis » monothéiste est à la fois le paradigme et le coup d’envoi.

            Comment définir la bêtise ? On fait fausse route en y voyant une déficience de l’intelligence ou du bon sens. On s’égare en la définissant par le manque (par exemple, le manque de ce que les philosophes possèdent) – manière de la définir où s’exhibe la  suffisance autosatisfaite, homaisque, de ceux qui font métier de philosopher. La bêtise ne se définit pas par le « moins » mais par le plus, le « au carré », l’excès. Par exemple : la raison au carré, l’abus de raison, c’est la bêtise. L’esprit corseté dans la logique, c’est la bêtise ! Loin de montrer un manque de logique, la bêtise montre un trop de logique. Explication : la bêtise consiste dans l’application stricte et continue du principe d’identité : elle est toujours logique et identitaire, étant un fanatisme logique de l’identité. Par suite, elle ne relève pas de l’irrationalité mais de l’excès de raison.  Il est aisé de comprendre la bourde de Deleuze ne voyant dans la bêtise que la remontée d’un fond, matière obscure et vaseuse, comme le fond nauséeux d’un puits, tapissant l’esprit humain. La philosophie serait pour lui résistance à la remontée de ce fond de bêtise : « acte de résistance ». Son héroïsation de la philosophie ne pouvait que le rendre aveugle à ce qui pour Alain Roger marque la bêtise : sa parenté avec la philosophie, son intimité consubstantielle avec la logique dont elle est l’expression exacerbée. Deleuze ne pouvait que se tromper dans son analyse de la bêtise, parce qu’il voulait sauver la philosophie. La critique de Deleuze par Alain Roger se dit ainsi : « Il aurait fallu renoncer au fond et  Deleuze s’y est refusé ».

 

 

            Alain Roger a pris la bêtise au sérieux produisant une philosophie de la bêtise. Il peut  ainsi pointer le « règne méconnu » de la bêtise sur la philosophie. Mais il ne remplit pas le programme de Deleuze : nuire à la bêtise. Cette tâche n’est pas pour la philosophie. Le théâtre – Molière, Labiche, Feydeau – fait beaucoup plus de mal à la bêtise que la philosophie. La satire, la caricature, le pastiche y parviennent également. Et qui, récemment, a mieux nui à la bêtise que Philippe Muray ? La philosophie – c’est le cas avec ce Bréviaire de la bêtise – peut donner à connaître la bêtise, la littérature seule peut lui nuire. 

 
 
 Cet article est paru dans le Tageblatt en mars 2008.

 

29/03/2008

Le gang des barbares et la maladie de la civilisation

 

 

                              Le “ gang des barbares ” et la maladie de la civilisation.

 

                   

 

 

                                                Par Robert Redeker

 

 

 

             

Le meurtre d’Ilan Halimi est un révélateur. Toutes les enquêtes mettent en évidence la forte présence de l’antisémitisme dans les banlieues. Cependant, cet antisémitisme ne prend pas nécessairement la forme d’une théorie élaborée, comme ce fut le cas chez certains penseurs, classables à l’extrême-droite, au cours du siècle passé. Dieudonné, habile à exploiter de sombres ressentiments, n’est pas un intellectuel. Il ne s’agit pas non plus d’un antisémitisme de parti politique, ni d’un antisémitisme d’Etat, venu d’en haut. Au contraire : les partis politiques institués et l’Etat condamnent l’antisémitisme. C’est un antisémitisme sociétal, l’antisémitisme d’une partie de la société, chérie par l’extrême gauche, les banlieues. Bref, la composante antisémite du “ gang des barbares ” est un  antisémitisme de lumpenprolétariat.  Comment l’analyser ?

 

 

 

L’action du “ gang des barbares ” est l’explosion d’une bombe composée de deux éléments circulant à l’air libre dans l’univers des cités banlieusardes : un antisémitisme (répercutant le  très virulent antisémitisme du monde arabe, où le négationniste Roger Garaudy est tenu pour un phare de la philosophie et où les Protocoles des Sages de Sion sont un best-seller) et un  nihilisme.

Cet antisémitisme se nourrit, viscéralement, sans aucune théorisation, de deux séries de clichés : les stéréotypes concernant le Juif et l’argent, et ceux concernant le Juif et le complot. L’assimilation du Juif et de l’argent, aujourd’hui reprise dans les banlieues, plonge ses racines dans l’antisémitisme chrétien traditionnel et dans le socialisme utopiste du XIXème siècle. La gauche fut, en France, partiellement antisémite jusqu’à l’affaire Dreyfus. Le promoteur du mot “ socialisme ”, Pierre Leroux, écrivit, parallèlement à d’autres, un texte titré “ Les juifs, rois  de l’époque ”. D’anciens communards prirent parti contre Dreyfus au motif que le Juif représente le capital, le lucre et la banque. Le virus de cet antisémitisme de gauche traîne encore dans les banlieues, réactivé par la propagande propalestinienne. Dans La Foire aux illuminés, Pierre-André Taguieff a mis en évidence un élément essentiel pour comprendre la prolifération de l’antisémitisme banlieusard :la littérature à la mode actuellement (Da Vinci code), des séries télévisées (X-files), l’ufologie, les délires sur les  sociétés secrètes, ainsi que de nombreux jeux vidéos accoutument les esprits à penser, de façon simpliste, selon le schème du complot mondial (“ on nous cache tout, on nous dit rien ”). Altermondialistes, propalestiniens et islamistes jettent de l’huile sur le feu conspirationniste : un axe américano-israélien comploterait contre l’ensemble de l’univers, mettant l’humanité elle-même en danger ! Dans l’inconscient collectif, le Juif figure le modèle  du comploteur.

Le nihilisme – engendré par l’évidement de l’existence observable dans toutes les sociétés de consommation -, s’est montré à l’œuvre lors de la flambée des banlieues à l’automne 2005. Il faut, à la suite de Nietzsche, rappeler la formule du nihilisme : plus aucune valeur ne vaut par dessus les autres, toutes les valeurs supérieures se déprécient. Quand toutes les valeurs se sont effacées, la violence gratuite (c’est-à-dire non-ordonnée à un sens) devient la seule valeur. Les propos antisémites du “ gang des barbares ” ne constituent pas un discours, à la différence des théories antisémites de naguère ; ils ne sont pas même de l’ordre du slogan dans la mesure où aucune image d’une organisation désirée de la société, fût-elle abjecte, ne s’en détache.

Produit de l’histoire culturelle de l’Europe, le nihilisme est la marque de notre époque. Il se traduit ainsi : consommer, acheter, zapper, sont devenus les buts de la vie. La consommation passe pour la raison d'être de l’existence. Partout se manifeste une définalisation de la vie humaine : tout sens de la vie s’est perdu au profit du fétichisme de la consommation, tout horizon transcendant à été remplacé à par l’économie. Nos contemporains jugent la politique elle-même par le niveau de vie, le taux de chômage et la consommation. Bref, le nihilisme contemporain, qui dans les banlieues rencontre l’antisémitisme, est inextricablement lié à un type consumériste de société.

La consommation suppose l’occultation de la dimension du renoncement et du sacrifice de soi au profit de la satisfaction illimitée et immédiate des désirs personnels. Tout devoir est un frein à la consommation : d’une part, il place des valeurs au-dessus de la vie économique, d’autre part il ralentit le circuit économique en refusant de soumettre l’existence au caprice de l’instant présent. L’effacement de la notion de devoir derrière l’exigence d’une extension indéfinie de tous les droits centrés sur la satisfaction des désirs immédiats de l’individu engendre le nihilisme sous la forme suivante: la jouissance individuelle devenue le but de l’existence en société. Le devoir n’est pas compatible avec l’instantanéisme induit par le téléphone portable ou Internet. En promouvant l’instant, l’immédiat, la consommation, la concurrence effrénée entre tous, l’économisme à tout crin décivilise. Loin de se limiter aux banlieues où il prend une tournure violente, où il rebarbarise, le nihilisme mine la société entière.

Un index pour échantillonner ces ravages : à chaque enquête sur les personnalités jugées par nos compatriotes comme les plus marquantes, on ne rencontre que des bonimenteurs, saltimbanques, sportifs, tous insignifiants. On n’y rencontre pas de nom faisant vraiment civilisation, destiné à demeurer dans l’histoire de la culture : pas de savant, pas de créateur artistique, personne du Collège de France, pas de mathématicien. Le nihilisme –comme cet exemple le montre – est la corruption du bon sens. Il n’atteint donc pas seulement les banlieues, mais également les zones pavillonnaires et les centre-villes.

 

 

           

La particularité de l’antisémitisme échantillonné par le crime du “ gang des barbares ” réside dans sa gratuité. S’il est renforcé par des clichés, il n’exprime aucun programme. Haine pure, il est une haine sans but. Cet antisémitisme là n’est pas, pour ceux qui l’utilisent, une cause à défendre, à illustrer ou à promouvoir, comme ce l’était pour les sinistres criminels de la Nuit de Cristal, ou les faussaires négationnistes comme Rassinier et Faurisson. Bref, ce n’est pas un antisémitisme politique. Généralisé à toute la société - maladie mortelle d’une “ société à la dérive ”, pour reprendre un syntagme de Cornelius Castoriadis - le nihilisme, dans les banlieues, trouve dans l’antisémitisme (un antisémitisme déthéorisé, aussi vide que le nihilisme lui-même) un détonateur. La barbarie du meurtre d’Ilan Halimi rend visible ce qu’en général la fausse santé de la prospérité économique et du développement des technologies de la communication masque: une maladie de la civilisation.

 

 

Cet article est paru dans le numéro de mars 2008 de la revue L'Arche.


26/02/2008

Eloge d'un penseur déplaisant.

                                                Eloge d’un penseur déplaisant : Julien Freund *.  

 

                                                                                  Par Robert Redeker

 

 

            Qui sait que Julien Freund est l’auteur d’un très grand livre, ouvrage majeur du XXème siècle, L’Essence du Politique ? Qui sait, qu’au-delà de ce chef d’œuvre qui le range aux côtés de Machiavel dans l’école du réalisme politique, Julien Freund fut l’auteur de très nombreux textes manifestant une singularité et une lucidité absentes chez ceux qui l’ostracisèrent ? C’est le mérite de Pierre-André Taguieff de proposer dans la collection animée par Chantal Delsol à la Table Ronde, un portrait intellectuel de cet « inconformiste » (pour reprendre le mot de Freund sur Bernanos) dans lequel il reconnaît peut-être un frère en intelligence.

 

 

            A l’opposé des marxistes et de l’école issue de Rousseau, Freund s’appuie sur Aristote : l’homme est par nature un animal politique. Par nature et non par convention. Par suite, la politique n’est pas dérivée, seconde, résultante des intérêts des uns et des autres, comme le veut l’école marxiste, ou bien de la sortie de l’homme hors de l’état de nature,  comme l’exige la tradition issue de Hobbes et de Rousseau, mais première, par essence inséparable de la condition humaine. La conception de l’homme comme animal politique implique – nous touchons là le sol solide sur lequel se déploie l’édifice freundien – l’acceptation de l’idée selon laquelle la politique est une essence.

            Mais qu’est ce que la politique ? Réponse de Freund : l’activité sociale qui se propose d’assurer par la force, généralement fondée sur le droit, la sécurité extérieure et la concorde intérieure d’une unité politique particulière en garantissant l’ordre au milieu des luttes qui naissent de la diversité et de la divergence des opinions et des intérêts ».Conflits et luttes ne connaîtront jamais de fin. De ce fait, la distinction ami-ennemi, que Freund formalise à partir des réflexions de Carl Schmitt, s’avère indispensable pour cerner l’essence du politique. Elle structure toute communauté politique. Elle est inséparable de la politique. Ce n’est pas le cas en morale et en religion où cette distinction, quand elle existe, n’est que provisoire : l’Inquisition n’envoyait pas sur le bûcher des ennemis ontologiques, mais des âmes à sauver. La morale considère l’humanité dans son universalité. Morale et religion se placent dans la perspective de l’effacement de cette distinction. La politique n’existe que de son maintien. Du coup, « dire d’une chose qu’elle est politique, c’est dire qu’elle est polémique ». Polémique, de polémos : conflit, guerre !

            L’antagonisme fondamental et structurant ami-ennemi conduit à reconsidérer la notion de paix. Il n’est point de paix tant qu’on ne reconnaît pas l’ennemi comme tel, non pour le détruire mais pour traiter avec lui dans une relation conflictuelle, c’est-à-dire politique. La paix n’exclut pas l’inimitié, elle l’inclut. Au contraire, pour Freund, « la paix qui exclut l’ennemi s’appelle guerre ». La paix n’existe que dans la mesure où continuent d’exister des ennemis réciproques. La paix est ainsi la continuation de l’inimitié par d’autres moyens. En aucune façon la paix ne peut s’assimiler à un horizon eschatologique vers lequel s’acheminerait bon gré mal gré l’humanité. La « paix perpétuelle » - le songe opiacé de Kant – est renvoyée aux chimères négatrices de deux essences, celle de l’homme et celle de la politique. Destructrice d’essences, elle relève du nihilisme. La paix est un compromis passager, non pas une réconciliation finale de l’humanité sous le signe fade de l’amour du Bien universel.

            Taguieff prolonge l’analyse de Freund sur la paix en insistant sur la vacuité du pacifisme. Rien de plus antipolitique que le pacifisme, dont la version « pure », poursuivant la paix comme une fin en soi, n’est qu’un utopisme. Rien de plus contradictoire : être pacifiste revient à choisir hypocritement un camp, en taisant ce choix, à désigner un ennemi pour ennemi du genre humain, à l’appeler généralement « impérialisme ». On ne le répute pas ennemi de telle ou telle nation, mais ennemi de la paix. On organise la mascarade pacifiste en (se) cachant la polarité ami-ennemi sans manquer de singer une position de surplomb au-dessus des conflits. Dans la rhétorique pacifiste, l’impérialisme n’est pas traité en ennemi mais transformé en entité métaphysique diabolique. Le pacifisme est un discours de la guerre s’occultant comme tel.

            Taguieff qualifie Freund de « penseur machiavélien ». Etre machiavélien – et non machiavélique, ce qui, en passant,  n’est pas un défaut politique en soi – c’est adopter un certain style de penser devant la réalité politique. Disons d’abord que Taguieff est aussi machiavélien que Freund. Machiavel, dans Le Prince, envisage la politique en étant libéré de la morale et de la religion. Il ne porte sur l’action des princes aucun jugement issu de ces deux sphères. Caractérisons cette manière de penser par l’autonomie. Le philosophe machiavélien pense la réalité politique sans s’embarrasser de morale ou de religion. Dans cette pratique la philosophie politique est une pensée autonome prenant en vue un objet autonome, le politique. Chez Taguieff et Freund l’autonomie de la pensée correspond à l’autonomie de la politique.

            Evitons de mécomprendre la politicité naturelle et essentielle de l’homme et sa  conséquence principale, la naturalité de la communauté politique. Ces idées ne signifient pas que tout soit politique. Il existe un dehors à la politique, contrairement à la l’hyper-extension ânonnée aussi bien par l’extrême gauche que l’extrême-droite bêlant ensemble : « tout est politique » ! La pensée de Freund se distingue du totalitarisme par une double reconnaissance : la politique n’est pas la seule essence, et l’existence comme citoyen (au sens où les totalitarisme entendent ce terme) n’est pas la seule dimension de l’existence humaine. Venu d’Aristote pour le fond et de Machiavel pour la forme, salué en son temps par Raymond Aron, le politisme de Freund ne peut servir à justifier cette politisation généralisée de l’existence qui caractérisa les deux grands totalitarismes, le nazisme et le communisme. 

 

 

 

            Taguieff le signale, dans les dernières pages de ce livre témoignant de souveraineté dans l’écriture et dans la conceptualisation : Freund est, à côté d’autres, un penseur « déplaisant ». Qui pense librement se condamne à l’ostracisme ! Il fallait tout le courage intellectuel et politique de Taguieff pour donner à l’œuvre du diamant noir de la philosophie politique l’écrin qu’il méritait. Taguieff d’ailleurs l’insère dans la liste des « grands noms emblématiques » du siècle passé, où l’on retrouve Maritain, Sorel, Jouvenel, Aron, Furet et Castoriadis.



*  Pierre-André Taguieff, Julien Freund, La Table Ronde, 155 pages, 18€.

Cet article est paru dans le tageblatt en février 2008.