16/12/2006

L'extrême-gauche, ou le présent d'une illusion passée.


L’extrême-gauche, ou le présent d’une illusion passée*



                                                  Par Robert Redeker





Dans le spectre de la philosophie politique française, Philippe Raynaud, occupe une place à part. D’une immense culture, ce penseur libéral, collaborateur régulier de la revue aronienne Commentaire, se livre dans son dernier ouvrage, L’Extrême gauche plurielle, à une analyse serrée d’une exception française : la persistance, après l’effondrement du communisme réel, d’une extrême gauche aussi puissante en termes politiques qu’ influente en termes culturels. Le livre de Philippe Raynaud offre l’intérêt de se diviser en deux parties : une partie passant au scanner “ les nouvelles radicalités ”, une autre disséquant la pensée de trois philosophes emblématiques de ce mouvance, Toni Negri, Alain Badiou et Etienne Balibar. La radicalité politique, en effet, s’accompagne d’une intense production théorique.



Un trait différencie notre début de IIIème millénaire d’avec le milieu du siècle précédent : du fait des secousses de l’histoire, il n’existe plus, ni dans l’hexagone ni ailleurs, de centre organisateur et hégémonique d’une politique révolutionnaire, position qu’occupa longtemps le PCF. Pour autant, passion révolutionnaire et idée communiste ne se sont aucunement éteintes : elles se sont transformées, en investissant des thématiques nouvelles, autant qu’elles se sont archipellisées en un nébuleuse d’organisations, de partis, de syndicats et d’associations. De monolithique qu’elle fut, l’extrême-gauche est devenue “ plurielle ”. A eux seuls, les partis trotskistes pèsent entre 10 et 15% de l’électorat français. L’observation de la vie politique française fait ressortir la vitalité d’une culture anticapitaliste et antilibérale (la France est l’un des rares pays où “ libéral ” est un mot obscène). L’explication par la Révolution d’Octobre ne suffit pas pour rendre compte de cette étonnante survivance ; il faut la combiner avec l’histoire étatiste de la France, en rappelant d’une part que ce pays a été construit par la Monarchie absolue, et d’autre part qu’au moment le plus crucial de son histoire, le moment révolutionnaire, les Jacobins ont renforcé cet étatisme hérité de l’absolutisme.

La nébuleuse néo-révolutionnaire a trouvé dans l’altermondialisme la bannière sous laquelle se rassembler. Si le changement radical ne porte plus le nom, tombé en désuétude, de “ révolution ”, le fantôme du fantasme révolutionnaire hante cependant l’univers altermondialiste lorsque ses dirigeants proclament qu’“ un autre monde est possible ”. La rhétorique altermondialiste étend ses effets bien au-delà des cercles radicaux : une frange importante des citoyens, des fonctionnaires plutôt conservateurs, attachés à maintenir le statu-quo de de l’Etat-providence à la française, reprend ainsi les antiennes antilibérales issues pourtant de milieux où l’on souhaite changer le monde, et du passé faire table rase. D’autre part, les thématiques développées par ces nouvelles radicalités imprègnent les milieux artistiques (le soutien de nombreux artistes aux squatters de Cachan en fournissent l’illustration), culturels et cinématographiques, constituant l’atmosphère dans laquelle ils respirent, l’air du temps.

Une des grandes mutations de l’extrême-gauche a été d’intégrer la défense des minorités et la lutte pour la reconnaissance. L’immigré a ainsi remplacé, dans la mythologie gauchiste, le prolétaire. Une contradiction surgit de cette substitution : alors que le prolétaire était un figure universelle assez abstraite pour être porteuse d’émancipation, l’immigré demeure attaché à ses traditions et sa religion, il ne se laisse pas universaliser, ce qui contraint toute l’extrême-gauche à accepter des voisinages et des soutiens douteux mettant en péril quelques unes des valeurs ancestrales de la gauche (dont la laïcité). L’ancienne lutte des classes a été remplacée par la nouvelle défense des minorités (ethniques, religieuses, sexuelles, etc…). Du fait de cette mutation, l’extrême-gauche est à la fois le berceau et le cerbère du politiquement correct qui étouffe de sa chape de plomb toute la société française.

La question du trotskisme, très florissant en France, occupe une place centrale dans les analyses de Philippe Raynaud. Ce courant politique est divisé en trois branches représentées de fait par trois organisations très différentes les unes des autres, le Parti des Travailleurs, Lutte Ouvrière et la Ligue Communiste Révolutionnaire. Etrange ironie de l’histoire : c’est à travers le trotskisme, que le communisme officiel aujourd’hui défunt s’est appliqué des décennies durant à détruire, que survit le communisme, le songe d’Octobre. Le trotskisme est pourtant un intégrisme ; il organise sa légitimité en tissant la légende d’un Trotsky plus authentiquement communiste, révolutionnaire, que tous les autres. Trotsky serait la figure intègre et intégrale du communisme persécutée par les déviationnnistes et les traîtres. Intégrisme : Trotsky serait le pur, le trotskysme serait le pur communisme, le communisme dans sa pureté. Ce mythe alimente la légitimité du trotskisme autant auprès des jeunes générations que des demi-soldes de feu le communisme d’obédience moscovite. Le trotskisme des années 1990 a réussi un tour de force : dissocier “ l’idée communiste immaculée ” d’avec l’histoire sanguinaire du communisme réel. Le trotskisme est bel et bien la survie du communisme après sa mort.

Avec sa subtilité coutumière, Philippe Raynaud analyse le corpus philosophique amarré à cette nouvelle radicalité politique. Il passe rapidement sur Henri Maler ou Daniel Bensaïd pour s’intéresser à des penseurs plus consistants. La philosophie de Toni Negri et de Michel Hardt s’appuie sur les notions d’Empire et de multitude. L’Empire n’a rien à voir avec ce que jadis on désignait comme impérialisme. Raynaud en montre l’originalité philosophique et les impasses. Alain Badiou, pour sa part, développe une “ métapolitique de la révolution ” de grand style. Le succès de son œuvre s’explique par les passions anti-démocratiques (il ne revient pas sur son maoisme) qui la traversent. L’ancien marxiste althussérien Etienne Balibar reconverti dans une politique radicale des droits de l’homme (dont la faute philosophique majeure est de refuser de hiérarchiser des droits de nature différentes) peut passer pour la figure la plus expressive de cette galaxie politique, celle qui réussit à théoriser ce que pensent intimement l’immense majorité des militants altermondialistes (regroupés à ATTAC et lecteurs du Monde Diplomatique).



La meilleure stratégie philosophique consiste à entrer dans la tête de ceux que l’on combat pour épouser leurs raisons, les connaître intimement, avant de les réfuter. Il fallait un adversaire de l’extrême-gauche et de l’altermondialisme – ce qu’est Philippe Raynaud - pour produire l’ouvrage le plus intéressant qui soit sur ces “ nouvelles radicalités ”. Un ouvrage tout à la fois informé, informatif et philosophique. On peut lire ce remarquable travail comme un hommage à François Furet, en particulier à son chef d’œuvre jamais apprécié comme il convient, Le Passé d’une Illusion. Philippe Raynaud, lui, ausculte le stupéfiant présent d’une illusion passée.



* Philippe Raynaud, L’Extrême-gauche plurielle, Editions autrement, 202 pages, 17 €.

Cet article est paru dans le Tageblatt (supplément Livres) en octobre 2006.  

25/05/2006

Gastronomie contre conformisme

Voici un conpte-rendu du dernier livre d'Anthony Rowley. Beucoup d'autres textes sont à lire sur

http://www.robertredeker.net

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De l’Histoire de la table à la critique du conformisme*

 

                                                Par Robert Redeker

 

 

 

     Voilà un livre qui donne envie de s’attabler avec l’auteur, afin de l’écouter, entre un rable de lièvre et le meilleur des armagnacs, dérouler son discours aussi savant qu’énoncé dans un Français superbe. C’est qu’Anthony Rowley, auteur de cette magistrale Histoire mondiale de la table, est historien de grand style, maître de conférences à sciences-po, chroniqueur gastronomique, ancien joueur de rugby au plus haut niveau. Les supporters du Racing de la grande époque se souviennent encore de ce 2ème ligne qui rivalisait, dans les airs pour prendre le ballon lors des lancers en touche, avec Michel Palmié. Son livre s’écoute autant qu’il se lit.

 

 

      La guerre transhistorique de l’ancien et du nouveau – des Anciens et des Modernes - se plante au cœur des stratégies alimentaires. Anthony Rowley nous enseigne – preuves d’historien érudit à l’appui – qu’elle fut présente dès la Préhistoire. On trouve des traces de la passion de la nourriture jusque dans la plus lointaine Préhistoire, témoignant que depuis nos origines les enjeux du manger dépassaient la simple nécessité de survivre. Tous les autres animaux mangent la même chose, de la même façon, sans varier, depuis des millénaires; leur alimentation n’est donc pas soumise à la guerre de la tradition et de l’invention, et leur stratégies alimentaires ne sont que des stratégies pour trouver de la nourriture, toujours la même. Chez les hommes, il en va différemment : point de plat fixe, d’assaisonnement décidé par la nature, de degré de cuisson transmis par les gènes. Question de goût, stratégie quasi esthétique dans l’alimentation : selon toute apparence, on mangea des huîtres et des moules bien avant de manger du poisson, pourtant assez facile à attraper et très riche en éléments essentiels à l’existence (si seule la biologie dictait la loi à l’espèce, le poisson aurait eu, dès le début, la priorité). A Aleria, les lointains ancêtres des Corses actuels préféraient la chèvre, dans la montagne, à 20 kilomètres de là, le mouton.

       A partir de ces commencements de la cuisine et du goût, Anthony Rowley saute d’époque en époque, enjambe les continents, traverse, avec une savoureuse érudition, les cultures. Qu’on ne s’y méprenne pas pourtant : il ne s’agit pas d’une histoire narrative à l’ancienne, Rowley ne confond pas l’histoire et le roman et, si son verbe ne manque pas de beauté, le souci de la rigueur et de la vérité domine. L’Ecole des Annales (permettant à l’historien de croiser des champs disciplinaires multiples), se méfiant de la chronologie simplificatrice, a laissé des traces chez notre auteur. Michelet suggérait que l’écriture historienne possède un pouvoir résurrectionnel. Malgré le côté scientifique à l’œuvre dans ce livre, des attitudes de table ressuscitent sous la plume de Rowley, télescopant notre imaginaire. Cette Histoire mondiale de la table se partage très bien entre science (renvoyant aux façons contemporaines de faire de l’histoire) et poésie (renvoyant à Michelet, mais peut-être aussi au domaine anglo-saxon, à Gibbon). Braudel, on s’en souvient, distinguait trois durées historiques. Avec l’habileté d’un grand maître-queux, Rowley combine les trois temps braudéliens (la longue, la moyenne et la courte durée), ne cessant d’aller de l’un à l’autre.

     La table, ce n’est pas seulement la nourriture et sa préparation (la cuisine) ; les stratégies alimentaires intègrent également les ustensiles et les gestes (les gestes de la préparation aussi bien que ceux du repas et les manières de table). La question de la découpe (" acte politique au sens le plus noble ") par exemple est centrale. Très diverses, les formes de la découpe de la viande " illustrent l’obsession éducative des Antiques, y compris à table puisqu’on doit y concilier la nature, la raison et le plaisir ". Le lecteur de Platon sait que dans le Phèdre le philosophe compare l’art de composer un discours à la découpe, opposant le cuisinier maladroit et le cuisinier véritable. Ce n’est pas une comparaison superficielle : savoir tailler la pensée selon ses articulations naturelles conduit à la vérité, de même que la vérité gustative de la bête ne se révélera au palais qu’à la condition du bon découpage. La découpe est l'anaogue charnel de la dialectique - c'est un exercice quasi spirituel, exigeant une initiation. Charles-Sanders Peirce fit, obéissant à la volonté de son père, un stage dans le Bordelais afin de savoir différencier les vins. A ses yeux, on ne pouvait devenir mathématicien, ou logicien, sans apprendre les vins. La problématique imposée à Peirce est la même que chez Platon : apprendre à faire les différences entre les concepts à leurs jointures naturelles. Apprendre la subtilité des écarts entre les concepts. Qui ne sait faire la différence entre deux vins ne peut apprendre à philosopher ? Ou même, ne sait philosopher?  Peut-être. Bien avant Peirce, Platon le supposait dans Le Banquet : qui ne saut boire ne sait philosopher.

     La triste caractéristique des temps actuels se nomme " conformisme ". Peut-être le conformisme est-il le dispositif mettant fin à la guerre des Anciens et des Modernes en imposant le néant ? Il serait semblable alors à la paix des cimetières. Le conformiste veut être réconcilié avec tout. En matière de table cette paix des cimetières serait un mixte de cuisine éclectique et d’idéologie hypermnésique. Ce conformisme triomphant, qui se comporte comme s’il était la fin de l’histoire du goût était arrivée, combine un sorte de world- cuisine édulcorée (représentant à table de la world music) avec un fétichisme du terroir mis en scène; autrement dit, il se déploie comme un éclectisme à la fois géographique (les saveurs planétaires) et historique (les terroirs passés). Il ne manque pas de chefs pour changer leur restaurant en spectacle : spectacle du repas, spectacle de la préparation (les cuisines devenant visibles depuis la salle, exprimant la manie de la transparence à l’œuvre dans les reality-shows du genre Loft Story), spectacle du monde et spectacle du terroir. La nourriture devient divertissement, la table devient distraction. Le restaurant devient parc d'attraction à thème - parc d'attraction gastronomique. Derrière l’industrialisation de l’alimentation, un autre danger, rarement analysé (sauf par Rowley, dans le décisif dernier chapitre) se faufile : sa spectacularisation. A table, au restaurant, nous mangeons des images, nous mangeons de l’idéologie. Tous les liens symboliques qui faisaient de la table une activité sérieuse, comme est sérieux le plaisir, ont été dénoués par l’époque contemporaine, précipitant " la déréliction alimentaire ".  

 

     La portée anthropologique et philosophique d’un pareil livre n’échappera à personne. D’une part, parce que ce travail d’historien et de mangeur permet de mieux connaître l’homme (l’œuvre du repas séparant justement l’homme des bêtes). D’autre part, parce qu’il permet de saisir la situation anthropologique générale actuelle de déréliction (les liens défaits) sous un aspect inattendu (la fameuse " déréliction culinaire "). Selon Descartes, la lecture est une conversation avec les meilleurs esprits, en leur absence. L’ouverture de notre intelligence, à nous lecteurs, se peut imaginer, du fait de la luxuriance de l’érudition utilisée par Rowley et du charme de son écriture, comme une conversation à table avec lui, où tout éclaire sans que rien ne pèse.

R.R.  

 

 

Ce texte est paru dans Bücher/Livres, le supplément mensuel du quotidien luxembourgeois, le Tageblatt en mars 2006.

* Anthony Rowley, Une histoire mondiale de la table, Paris, Odile Jacob, 402 pages, 29,90 €


23/07/2005

Le livre-Véronique de Jules Michelet


Avant de proposer le texte qui suit, je signale le relookage total de mon site:
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Le Peuple : le livre-Véronique de Michelet.*


Par Robert Redeker



Au delà de la question trop générale que Kant avait posée, « Qu’est-ce qu’un livre ? », une philosophe contemporaine, Chakè Matossian, s’attaque à la question d’un certain livre en particulier, Le Peuple, écrit par Jules Michelet au milieu du XIXème siècle, demandant à la suite même de cet étonnant historien, « Qu’est-ce que ce livre-ci, titré Le Peuple ? ». Le résultat en est un ouvrage remarquable, destiné par son originalité autant que sa perspicacité à prendre toute sa place dans les lectures de Michelet : Fils d’Arachné – Les tableaux de Michelet. La question reçoit sa réponse au travers d’une analyse des rapports entre l’œuvre d’art (picturale) et le travail d’écriture de Michelet.


Etrange objet - d’ailleurs, « objet » est-ce le mot qui convient ?- que ce livre dont on découvre qu’il est, comme la personne et l’œuvre de Michelet, un « multivers » ! Le Peuple est un livre, un tableau, une anatomie, une vie, une écriture qui est résurrection, un double autoportrait : celui de Michelet et celui de la France. Voilà un livre qui coule de la tradition empédocléenne : l’écriture en effet est marquée par le rituel dionysiaque de l’écorchement de Marsyas. L’écriture du livre répond à la Révolution : ce sacrifice rituel, sous le signe effrayant de Dionysos, par lequel seule entre toutes les nations la France a accédé à l’harmonie apollinienne. Michelet n’a-t-il pas dit : « Par devant l’Europe, la France, sachez-le, n’aura jamais qu’un seul nom, inexpiable, qui est son vrai nom éternel : La Révolution » ? C’est le nom du sacrifice accompli jusqu’au bout grâce auquel la France est la seule « à savoir ».
La question du génie est centrale : le discours d’Aristophane sur les androgynes, situé dans Le Banquet de Platon, discours à portée dionysiaque, sert de fil conducteur à son étude. Le mystère de l’invention réunit esthétique, morale et politique : « le fonds de l’art, comme celui de la société, c’est le sacrifice » professait Michelet. Le sacrifice qui donne forme combine le rituel dionysiaque avec le mythe apollinien. La Révolution française - qui écorcha le corps de la nation, l’exposa en sa sanguinolente anatomie - fut un tel épisode initiatique, cathartique, cruel rituel dionysiaque sublime et génial moment de création à la fois.
Selon Chakè Matossian la pensée de Michelet se noue dans son rapport à l’art (à la peinture principalement). Rubens célèbre « les bacchanales de la peinture ». Chez Michelet la description de la Flandre se ramène à la description des tableaux de Rubens. Rubens comme Michelet est la chose même qu’il peint, ce qui le rapproche de l’androgyne d’Aristophane. Ce peintre illustre le rituel dionysiaque (écorcher, peindre, et, activité arachnéenne, tisser) nécessaire pour accéder à l’harmonie – la Fête Flamande, le Martyre de Saint Liévin témoignent en faveur de cette analyse. La Fête révolutionnaire (la Révolution française) fait écho dans l’histoire réelle aux bacchanales picturales de Rubens. Cependant, c’est à Rembrandt que Michelet s’identifie le plus volontiers. Rembrandt n’efface pas l’artisan sous l’artiste tout comme Michelet a composé des livres avant d’en écrire, a été typographe avant de devenir écrivain. L’expérience fondamentale est celle de la cave du typographe, semblable à celle du Philosophe méditant de Rembrandt, où se rencontre l’araignée tisseuse, image du travail de l’écriture dans sa double dimension de fabrication et de pensée (un livre est matériel au sens où il est aussi un objet fabriqué).
Toute la pensée de Michelet commence par un choc originaire : sa rencontre, dans le Musée des Monuments français, cet anti-Louvre imaginé par Alexandre Lenoir, qui ferma ses portes en 1820, avec l’histoire : « C’est là, et nulle part ailleurs, que j’ai reçu d’abord la vive impression de l’histoire » confesse-t-il. La France – il s’agissait pour Lenoir de sauver de la Terreur statues et tombeaux- s’y montre, Michelet y capte l’énergie du Peuple qu’il couchera sur le papier par le biais de son écriture résurrectionnelle. La question du Musée est connexe avec celle de la mnémotechnique. Michelet (ce qui n’est paradoxal qu’en apparence et qui anticipe Nietzsche) fait sien l’adage de Thémistocle : « donnez-moi plutôt un art d’oublier ». Contre la mnémonique, l’historien Michelet opte pour un « art d’oublier » qui signifie le refus de la maîtrise technologique (mnémotechnique), mortifère et mécanique, de la mémoire. L’idéal de maîtrise de la mémoire est un leurre médusant, aveugle au trou de la mémoire dans lequel ne tomba pas Saint Augustin (un de ces frères en esprit élus par Michelet) qui fonda la mémoire sur son effondrement.
Michelet pense appartenir à la famille intellectuelle des Barbares dans laquelle il reconnaît Dürer et Rousseau. Les Barbares sont les créateurs intellectuels qui viennent du peuple (des caves où filent les araignées), ce qui se reconnaît à leur gaucherie et à la problématique de l’ornement. L’art chez Michelet se fabrique avec les éléments : la terre, la boue, la sueur, les humeurs, le sang, la pluie, le peuple. Les classes supérieures ont la culture, les Barbares « la chaleur vitale ». Michelet ce hibou, l’araignée son alter ego ! Dürer s’autoportraitise en Christ comme Rousseau en Humanité et Michelet en France. Mais ce portrait de Dürer en Christ est aussi la mutation de l’œuvre picturale en une Véronique. N’en va-t-il pas également de même du livre de Michelet qui, portrait de l’auteur peut passer pour la Véronique, voile qui cache et qui révèle, de la France ?
David et Marat sont les figures repoussantes de la Terreur. La haine de Michelet envers Marat éclate dans la description du logement de « l’Ami du Peuple ». Le logement était sale comme Marat l’était, il n’était pas humanisé, civilisé, par une femme. Sa maison n’était pas digne d’une maison, Marat « n’avait pas de chez lui en ce monde » humain. Dans ce logement, Marat vivait mort avant de mourir, pourrissant dans des bains où il macérait en malade. Marat est le nom même du crime, le nom de Marat est un appel au crime que Charlotte Corday - à qui Michelet voue une admiration immense : il la compare à Jeanne d’Arc qui comme elle entendit un appel salvateur pour la France - entend. Au juste, c’est une Jeanne d’Arc en négatif : mêlée au nom de Marat, elle entend une voix l’enjoignant de commettre un crime. A David – « la Terreur en peinture » - Michelet préfère Géricault car « la France était en lui », se peignait en lui (elle y découvre, médusante « l’image de sa mort qui, par son horreur même » devrait la réveiller).
Véronique, vera icona, vraie image sui generis de ce qui en elle s’imprime. Michelet s’extasie devant le jour où les classes populaires se mirent à acheter des étoffes en coton, preuve de civilisation, évolution des mœurs et du goût. Le coton, par le linge de maison, les robes des femmes et les draps des lits se fait toile, support pour le tableau de la France ; à la semblance d’une Véronique, linge sacré produisant l’image du Christ, le coton sert de toile sur lequel s’inscrit le portrait du peuple, sa « vera icona » composée de sang et de sueur. Mais le livre lui-même devient ce linge de coton sur lequel s’imprime en réalité le vrai portrait du peuple. Autrement dit : le livre titré Le Peuple, « livre-linge », est la Véronique de la France.


De tous les livres celui de Michelet - qui s’inscrit dans la tradition de Saint Augustin, de Montaigne, de Rousseau, laquelle identifie la matière du livre avec son auteur - se révèle l’un des plus éloignés de ce qu’est un livre en général. Ici l’auteur c’est la France, l’auteur c’est le peuple, si bien que le livre est une Véronique.
Le livre de Chakè Matossian se révèle aussi singulier que celui de Michelet. La dernière page tournée, un vertige d’énigmes fait valser la cervelle du lecteur : le livre que je viens de lire, quel type d’objet est-ce ? Un tableau - certainement, mais pas seulement. Un linge, à son tour, assurément - une Véronique : cet ouvrage est un tissu sur lequel s’imprime la marque du livre-linge de Michelet et où par le même processus apparaît (telle une matérialisation dans le spiritisme) le lien passionnel entre Chakè Matossian et Le Peuple. Un livre sorcier dont les noces avec le Michelet de Roland Barthes jamais ne pourront être brisées, sans conteste.



*  Chakè Matossian : Fils d’Arachné – Les tableaux de Michelet. Editions La Part de l’œil (144 Rue du Midi, 1000 Bruxelles) 1998. 237 pages
Ce texte a été publié dans Bücher/Livres, le supplément littéraire du Tageblatt en octobre 1999.
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