30/04/2008

La métaphysique d'Aristote

 

 

                          La Métaphysique d’Aristote, un livre de vie pour l’homme du XXIème siècle

 

 

 

                                                      Par Robert Redeker

 

 

 

 

Il n’est pas de texte plus classique dans toute l’histoire de la philosophie que celui-ci : la Métaphysique d’Aristote. En termes d’influence sur la culture humaine, aucune œuvre ne peut rivaliser avec elle. De la fin de l’Antiquité jusqu’à Galilée et Descartes, le monde connu fut aristotélicien dans la plupart de ses aspects. Au moyen-âge, Aristote – surnommé le Stagirite, car natif de Stagire, en Macédoine en 384 avant J-C – était désigné comme « le maître de ceux qui savent », ou « le Philosophe ». Pourtant, sa retraduction constitue un événement rare. Le public français ne disposait que de deux traductions : celle de Saint-Hilaire, datant du XIXème siècle, et celle de Jules Tricot, publiée dans les années 1930. Marie-Paule Duminil et Annick Jaulin proposent une traduction nouvelle, éclatante de beauté et de précision.

 

Le livre le plus important de l’histoire de la philosophie, celui sur lequel de Thomas d’Aquin à Heidegger, en passant par Averroès, on a tant médité,  n’est pas vraiment un livre. Aristote n’a jamais écrit d’ouvrage portant le titre « Métaphysique » ou «La Métaphysique ». La science portant ce nom s’appelait chez lui : philosophie première, ou ontologie. Bien après le trépas du Stagirite, des éditeurs rassemblèrent en un volume ses « traités métaphysiques ». A cette lointaine époque, l’intitulé était au pluriel : « les Métaphysiques ». S’agit-il d’un livre, ou d’une collection ? De fait l’unité de l’ensemble apparaît toujours problématique, même si derrière son aspect composite, son objet est homogène. « La Métaphysique » rassemble en une unité des traités aux origines diverses composés dans différents contextes. L’ensemble cependant tourne autour d’une même quête : mettre en place « la science recherchée », celle qui, ayant pour objet « l’être en tant qu’être » s’identifie avec la sagesse.

« Il y a une science qui étudie l’être, en tant qu’être, et les propriétés qui appartiennent à cet être par soi », dit Aristote. C’est cette science qui est appelée par la tradition : la métaphysique. Elle n’étudie pas l’être en tant que ceci ou cela, brin d’herbe ou étoile, cheval ou dieu, âme ou nombre, mais l’être indépendamment de la chose, inerte ou vivante, qui le cristallise. L’être, c’est ce qui est commun à tout ce qui est. A cette science générale et recherchée, qui ne reçut que postérieurement le nom de métaphysique, Aristote oppose les sciences particulières ou régionales (les mathématiques, la physique, la botanique, l’astronomie) qui découpent un secteur dans l'être afin de le prendre pour objet. Les mathématiques étudient les nombres et les figures, pas l’être. La physique étudie la nature – ce qui se produit par soi - pas l’être. Comment expliquer ce nom : métaphysique ?

Un faisceau d’arguments – qui induisent autant de définitions du terme « métaphysique » -  apparaît. « Méta » peut vouloir dire « au-delà » : la métaphysique est alors la science des êtres existant au-delà des êtres physiques. Ce n’est pas tout à fait ce à quoi correspond la « science recherchée » d’Aristote. Mais on se tromperait tout autant en voyant dans la métaphysique la science des êtres doués d’une existence indépendante de l’existence physique – pour Aristote, la maison n’existe pas en dehors des briques et des tuiles, bien qu’elle existe comme forme liée à ces réalités plutôt que comme idée au sens platonicien. Le plus important est ailleurs. Selon Aristote, la philosophie, avec les Ioniens, commença par la physique : « la plupart des premiers philosophes pensèrent que seuls les principes d’espèce matérielles sont les principes de tout ». L’air, l’eau, le feu prirent chez les Présocratiques le statut de principes. La métaphysique est alors cette avancée de la philosophie qui vient après –méta : après – la physique. Elle est seconde (après) historiquement, mais comme elle contient les principes qui fondent la physique elle est première (avant) essentiellement. Ainsi la métaphysique est, suivant le point de vue sous lequel on la considère, avant et après la physique.

En arrière-plan, en particulier dans le livre A, se dessine la figure du philosophe idéal, celui qu’Aristote sans doute aurait aimé devenir : le sage. Tout part de l’étonnement : chacun, dès lors qu’il s’étonne afin de savoir, répète le geste historique de naissance de la philosophie. L’étonnement – s’étonner « que les choses soient ce qu’elles sont » - est une origine continuée. Une origine qui se répète chaque fois qu’un humain philosophe. Plusieurs traits caractérisent le savoir du sage : sa science est connaissance des causes, elle ne vise pas l’utilité, elle est générale, portant sur les causes premières et les premiers principes, elle est à elle-même sa propre fin. Autrement dit, parfaitement accomplie, la sagesse devient divine : elle est digne des dieux.

Aristote développe la théorie du loisir (la skholè). Ces deux concepts sont interdépendants : le loisir et la gratuité. Est gratuit ce que nous élisons pour soi-même, en dédaignant toute utilité. Pourquoi l’art ? Pourquoi la philosophie ?  Pour rien d’autre que l’art ou la philosophie. L’art et la philosophie sont gratuits parce qu’ils sont comme la rose d’Angelus Silesius: « sans pourquoi » sans pourquoi extérieur à eux-mêmes. Parce que leur être est un but en soi. Ils sont à eux-mêmes leur propre fin. Pourquoi la sagesse ? Pour elle-même ! Qu’est-ce qui fait que certaines choses sont grandes, et belles ? Leur inutilité. Leur gratuité. Leur autofinalité – elles sont des buts en soi. Seul ce qui est inutile est digne du meilleur de nous-mêmes, de notre part divine. La sagesse est divine parce qu’au sein du loisir elle est le savoir gratuit.

 

 

            La pensée d’Aristote brille par sa concision, son économie de moyens, son absence d’effets rhétoriques. Destinés à un public restreint d’initiés, ces écrits métaphysiques – entrant dans la catégorie des écrits ésotériques - n’étaient pas faits pour être publiés en direction d’une large audience, pour devenir exotériques. Cette traduction rend à merveille la beauté de  ce dépouillement. Le vieil Aristote est un viatique pour l’homme d’aujourd’hui. Il y apprendra la liberté et l’indépendance, l’insoumission à la servilité et à l’utilité, bref la gratuité et le loisir. Il y découvrira qu’on ne peut trouver la vérité qu’à l’écart de l’utilité. En pensant avec Aristote, il apprendra à vivre. N’est-ce pas la sagesse ? Car la Métaphysique du Stagirite n’est pas seulement un livre de science, de recherche théorique, de finesse conceptuelle ; c’est aussi, et avant tout, un livre de vie.

 

 

 

 

 

 *Aristote, Métaphysique, Garnier-Flammarion, 492 pages, 9,50€

 




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