08/04/2008

La coupe du monde hantée par les spectres du rugby.

                        

 

 

 

                          La Coupe du monde hantée par les spectres du rugby.

 

 

 

                                               Par Robert Redeker

 

 

 

Enfant, du temps innocent des Zani et des Sitjar, je suivais les bleus et blanc du S.U.Agen, me dirigeant parfois vers le bucolique stade Armandie en fredonnant : « Avec un peu de chance/Le S.U.agenais sera champion de France ». L’ancien amateur de rugby tirera une leçon suivante de la récente coupe du monde: ce  jeu est mort en devenant un sport-spectacle. Mais n’est-ce pas le destin, comme l’avait vu Baudrillard, de tout ce qui bascule du côté de l’écran planétaire? La télévision tue ce dont elle s’alimente. Qui survit alors comme un spectre increvable dans son éternel au-delà déréalisé. Le jeu de rugby vient d’en éprouver la funèbre expérience.

 

 

Le sport traque le jeu avec l’implacabilité d’inquisiteurs lancés dans une chasse aux sorcières. Qui ne se souvient de ces ailés trois-quarts centre de rugby – Badin, Maso, Sangali, Bertranne, Codorniou, entre autres – anges persécutés, trop souvent écartés du XV de France, parce que trop créatifs, risquant, par leur inventive folie, de mettre en danger le résultat chiffré? Pourquoi cette traque? Essentiellement parce que le jeu ne s’ordonne pas à la rentabilité, à l’efficacité comptable, parce qu’il plonge ses racines dans d’autres valeurs que celles du sport devenu tiroir-caisse, devenu spectacle planétaire permanent. Pour que prospère le sport, il faut que meure le jeu. L’une des racines refoulées du sport, âme du jeu, réside dans  la gratuité. Gratuit était le jeu sportif de jadis. « La rose est sans pourquoi, fleurit parce qu’elle fleurit… » a écrit, d’un vers qui expose mieux la gratuité que de pesants traités de philosophie, le poète allemand Angelus Silesius. Pourquoi, hors du spectacle sportif, s’adonner à tel ou tel exercice corporel, à tel ou tel jeu sportif ? Pourquoi jouer au football sur un terrain vague, s’épuiser à monter un col pyrénéen courbé sur son vélo ? Trempé jusqu’aux os se dépersonnaliser jusqu’à se prendre Charly Gaul ? Pédaler comme un sourd dans la vallée de Chevreuse jusqu’à se confondre avec le souvenir de Jacques Anquetil dans un final de Bordeaux-Paris ? Pour rien. Pour la gratuité, pour le plaisir. Pour être. Pour être quelqu’un d’autre. Intolérable et diabolisé  dans l’univers contemporain, la gratuité du jeu réhabilite le rien contre le gain. Les enjeux commerciaux empêchent définitivement les équipes de rugby de jouer pour rien. Du rugby, il ne reste plus que le spectre du jeu.

Le rugby actuel fournit l’exemple le plus frappant de la mutation dont le sport a été l’objet ces deux dernières décennies: jeu reflétant des types humains variés, dans lequel chacun trouvait sa place, jeu de poésie et d’aventure, autant que de force, jeu de folles chevauchées pour morphologies aériennes, autant que de combats au corps à corps, le rugby est, du fait de son professionnalisme et de son inscription dans l’espace technologique, de sa diffusion en continu sur les chaînes de télévision, devenu un spectacle uniforme (1) - uniformisation du jeu et uniformisation des gabarits des joueurs-, désormais tout proche de transformer ses joueurs en gladiateurs. La grâce ailée des trois-quarts d’antan a laissé place aux chars d’assauts pratiquant un panzer-rugby. Nous n'avons plus le sentiment que ce sont des êtres humains ordinaires qui s’affrontent sur le terrain. Il convient de partager la vision de Daniel Herrero évoquant dans un superbe livre, L'Esprit du jeu (2) l'uniformisation des corps dans le rugby. Naguère, il était le jeu de l'humanité ordinaire où se retrouvaient autour d’un ballon aux rebonds capricieux, le gros courtaud et le grand maigre, Astérix et Obélix, Quichotte et Pança, le petit dynamique à qui revenait le poste de demi de mêlée, le sosie du sergent Garcia destiné au poste de pilier ou de talonneur. Il était un jeu universel : chacun pouvait y jouer, chacun pouvait s’y illustrer. La Coupe du monde a montré autre chose : les différences deviennent imperceptibles entre un arrière, un trois-quarts centre et un troisième ligne. Universalisé par le médias, le rugby n’est plus jouable par chacun : il n’est plus un sport universel. Le rugby – celui que célèbrent ses altiers aèdes, Jean Lacouture (3), Denis Tillinac (4), Pierre Sansot (5),– est mort et enterré. Une distance infinie s’est creusée entre nous, humains ordinaires, humains de la rue et des trottoirs, et les joueurs, humains fabriqués pour les grandes compétitions sportives, humains des stades. Jeu incluant naguère toute l’humanité, il est maintenant un jeu excluant la plupart des morphologies. Du rugby, il ne reste plus que le spectre de l’universel.

Les humains aux corps banals, ne peuvent plus s’identifier aux joueurs. Le processus de l’identification permet d’entrer, par la voie de l’imaginaire, dans le corps du joueur, de fusionner avec sa chair. On reconnaîtra, dans cette identification, l’analogue d’une séance  spirite : dématérialisation, rematérialisation, télékinésie. Au soir de sa vie, tout amateur passionné de rugby peut s’exprimer ainsi : le jour d’un match, assis dans les tribunes ou devant un poste de télévision, dès le coup d’envoi, mon corps sortait de moi (dématérialisation) pour se fondre avec celui du sportif (rematérialisation à distance). Etait-ce Gachassin qui courait ? C’était un peu lui, c’était un peu moi. Etait-ce Maso qui se risquait à une passe croisée. Ou bien était-ce moi ? Etait-ce Walter Spanghero qui sonnait la charge ? Non, c’était moi. Les identités corporelles se brouillaient pendant que, pour reprendre une  description de Denis Tillinac,  « le stade était un bateau ivre bariolé du bleu et du rouge des fanions » (6).Tous les amateurs de sport ont partagé cette expérience. Une  télékinésie fantasmatique s’effectue: le spectateur se meut à distance, sur le terrain, tout en restant dans les tribunes ou devant son poste de télévision. C’est exactement le contraire de la mort où l’âme, selon Platon, quitte le corps puis s’en va. Dans le cas du spectacle sportif, c’est à l’inverse le corps qui quitte l’âme pour s’en aller vadrouiller une heure ou deux dans d’autres corps, ceux qui se démènent sur le terrain. Cette télékinésie découvre la véritable nature du supporter sportif. Elle rend compte d’un fait étonnant : le public des supporters est comme un seizième joueur au rugby, ou un douzième au football. N’y voyons ni une métaphore ni une aide psychologique, mais une réalité physique décrivant l’ensorcellement que le sport peut causer. Le public est en réalité un joueur de plus. Cependant, lorsque les joueurs deviennent  des robocops, tous formatés selon le même patron, cette étrange opération ne peut plus avoir lieu. Du rugby, il ne reste plus que le  spectre du plaisir spectateur. 

Cette Coupe du monde a été couverte en voix off par un discours officiel, unanimement repris par tous les commentateurs : une sorte d’ode ennuyeuse à l’esprit d’entreprise. Discours repris sans pudeur par les journalistes, les éditorialistes, les chefs d’entreprise et les politiciens. On vu les joueurs eux-mêmes se laisser ventriloquer par ce verbiage. Ont été martelés des énoncés politiques et économiques déguisés en impératifs moraux : il faut être compétitifs, performants, il faut mettre la pression sur l’autre, il faut avoir le sens du résultat, le sens de la gagne. Bernard Laporte, l’entraîneur du XV de France, s’exerçait depuis huit ans à l’apologie de la concurrence entre les joueurs, ne manquant pas d’affirmer l’équivalence entre la concurrence et le bien. Plus : le monde du rugby dans sa totalité s’est fait le chantre de la performance et de la réussite. Il n’a cessé de se réifier en  haut-parleur d’une propagande pour les valeurs économiques libérales, qui pourtant ne coïncident pas avec les valeurs traditionnellement véhiculées par ce sport, qui en sont même le contraire. Qui ne sont pas les valeurs de la fête au village. Ni celles du dilettantisme. Des décennies durant les champions de rugby furent des dilettantes par rapport au sérieux professionnel exigé aujourd’hui. Oui, cette coupe du monde s’est présentée, de part en part,  comme une campagne publicitaire en faveur d’une forme de darwinisme social. A l’occasion de cet événement sportif, la société française a dû  supporter, deux mois durant, en bruit de fond, un cantique monocorde vantant le libéralisme économique, repris en chœur par les commentateurs sportifs, les dirigeants d’entreprise, les patrons du CAC 40, les « people » ralliés de la dernière heure au nouveau sport « tendance », les politiques, les joueurs, et le staff de l’équipe de France. Celle-ci d’ailleurs a sombré corps et biens parce qu’elle était plus préoccupée d’idéologie – l’idéologie de l’entreprise, de la réussite, du résultat, déversée sur elle, en guise de mise-en-condition psychologique, par ses coachs – que de jeu, ce qui impliquait le contraire du darwinisme social, la gratuité. Elle était chargée de montrer aux peuples l’efficacité de cette idéologie – ce qui fut cause de sa ruine. Du rugby, il ne reste que le spectre de la laïcité économique.

Le jeu sportif qu’était le rugby est devenu un produit. Les chaînes de télévision ont pris l’allure de supermarchés où le rugby, emballé en coupe du monde, pointa provisoirement en tête de gondole. Un produit que l’on vend et que l’on achète, que le peuple spectateur est voué à consommer. On lui ordonne : consommez du rugby comme vous consommez du football depuis des décennies ! On lui entonne la chanson publicitaire du produit nouveau, qui vient de déferler sur le marché ! On lui suggère : vous en avez assez des turpitudes du football, de la corruption du cyclisme, choisissez le rugby ! Sur le bouquet cathodique canal sat une nouvelle chaîne a vu le jour : rugby+.  Parallèlement, on a lancé ce sport en usant des techniques de marketing déjà utilisées pour lancer un nouveau yaourt ou nouveau dentifrice. Mais cette nouveauté est une illusion : le rugby télévisé de la Coupe du monde n’est que l’emballage nouveau d’un produit déjà ancien, qu’il faut rafraîchir de loin en loin, le spectacle sportif stéréotypé. A ce titre, le rugby télévisé est exactement la même chose que le football. Du coup joueurs et entraîneurs sont exposés à la tentation de se transformer, à l’instar des footballeurs, en vulgaires hommes-sandwichs. Jusqu’à ces dernières années, le rugby, par la vertu de sa modestie et de sa moindre présence médiatique, avait échappé à ces pratiques déplaisantes. Le joueur de rugby court le risque de la peopolisation, de la mutation en « showman », pour utiliser un concept de Karel Kosic (7). De pareilles mésaventures ne pouvaient arriver aux  grands joueurs du rugby de naguère, du temps de l’amateurisme. Du temps de Mias. Du temps de Dauga. Du temps des frères Boniface. Du temps de Romeu. Du rugby, il ne reste plus que le spectre de son authenticité.

 

 

Ce qui jusqu’il y a une vingtaine d’années n’était qu’un jeu sans prétentions, un sport amateur, est devenu un sport important. Dévoré par l’esprit de sérieux engendré par les enjeux économiques, les investissements financiers, l’obligation de faire de l’audimat pour donner satisfaction aux annonceurs et sponsors et celle de servir de propagande pour une certaine vision de l’économie, le rugby vient de subir une funeste mutation. Pendant cette Coupe du monde, l’amateur nostalgique et éclairé n’aura pu voir que des spectres. Spectres du rugby en effet que ce parasitage du jeu par le sport, que cette désuniversalisation unifiant les morphologies, que ce doublage permanent des matchs par un discours économiste à cheval sur la morale et la politique, que cette exhortation à la concurrence, à la victoire coûte que coûte, à la performance, que cette transformation des joueurs en hommes-sandwichs, que leur transmutation en showmen. Plus le rugby s’intègre au télé-spectacle mondial, plus il se peuple de  fantômes. 

 

 

 

 

 

 

 

 Ce texte est paru dans le numéro de décembre 2007 de la revue Les Temps Modernes.



 (1) A l’exception des équipes des Fidji et des Tonga, qui, échappant à l’uniformisation des styles de jeu, continuent de pratiquer un rugby inspiré, basé sur le maniement offensif du ballon. Cependant, même ces équipes ne peuvent échapper à l’uniformisation des morphologies. .

 (2) Daniel Herrero, L’Esprit du jeu, Paris, la Table ronde, 1999.

 (3)  Jean Lacouture, Voyous et gentlemen, une histoire du rugby, Paris, Gallimard, 1993.

 (4) Denis Tillinac, Rugby Blues, Paris, La Table ronde, 1999.

 (5) Pierre Sansot, Le Rugby est une fête, Paris, Plon, 1991.

 (6) Cité dans : Stéphane Baumont, Le Goût du rugby, Paris, Mercure de France, 2007, p.90.

 (7) Karel Kosic, La Crise des temps modernes, Paris, Les Editions de la Passion, 2003, p.229.

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