23/07/2005
Le livre-Véronique de Jules Michelet
Avant de proposer le texte qui suit, je signale le relookage total de mon site:
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Le Peuple : le livre-Véronique de Michelet.*
Par Robert Redeker
Au delà de la question trop générale que Kant avait posée, « Qu’est-ce qu’un livre ? », une philosophe contemporaine, Chakè Matossian, s’attaque à la question d’un certain livre en particulier, Le Peuple, écrit par Jules Michelet au milieu du XIXème siècle, demandant à la suite même de cet étonnant historien, « Qu’est-ce que ce livre-ci, titré Le Peuple ? ». Le résultat en est un ouvrage remarquable, destiné par son originalité autant que sa perspicacité à prendre toute sa place dans les lectures de Michelet : Fils d’Arachné – Les tableaux de Michelet. La question reçoit sa réponse au travers d’une analyse des rapports entre l’œuvre d’art (picturale) et le travail d’écriture de Michelet.
Etrange objet - d’ailleurs, « objet » est-ce le mot qui convient ?- que ce livre dont on découvre qu’il est, comme la personne et l’œuvre de Michelet, un « multivers » ! Le Peuple est un livre, un tableau, une anatomie, une vie, une écriture qui est résurrection, un double autoportrait : celui de Michelet et celui de la France. Voilà un livre qui coule de la tradition empédocléenne : l’écriture en effet est marquée par le rituel dionysiaque de l’écorchement de Marsyas. L’écriture du livre répond à la Révolution : ce sacrifice rituel, sous le signe effrayant de Dionysos, par lequel seule entre toutes les nations la France a accédé à l’harmonie apollinienne. Michelet n’a-t-il pas dit : « Par devant l’Europe, la France, sachez-le, n’aura jamais qu’un seul nom, inexpiable, qui est son vrai nom éternel : La Révolution » ? C’est le nom du sacrifice accompli jusqu’au bout grâce auquel la France est la seule « à savoir ».
La question du génie est centrale : le discours d’Aristophane sur les androgynes, situé dans Le Banquet de Platon, discours à portée dionysiaque, sert de fil conducteur à son étude. Le mystère de l’invention réunit esthétique, morale et politique : « le fonds de l’art, comme celui de la société, c’est le sacrifice » professait Michelet. Le sacrifice qui donne forme combine le rituel dionysiaque avec le mythe apollinien. La Révolution française - qui écorcha le corps de la nation, l’exposa en sa sanguinolente anatomie - fut un tel épisode initiatique, cathartique, cruel rituel dionysiaque sublime et génial moment de création à la fois.
Selon Chakè Matossian la pensée de Michelet se noue dans son rapport à l’art (à la peinture principalement). Rubens célèbre « les bacchanales de la peinture ». Chez Michelet la description de la Flandre se ramène à la description des tableaux de Rubens. Rubens comme Michelet est la chose même qu’il peint, ce qui le rapproche de l’androgyne d’Aristophane. Ce peintre illustre le rituel dionysiaque (écorcher, peindre, et, activité arachnéenne, tisser) nécessaire pour accéder à l’harmonie – la Fête Flamande, le Martyre de Saint Liévin témoignent en faveur de cette analyse. La Fête révolutionnaire (la Révolution française) fait écho dans l’histoire réelle aux bacchanales picturales de Rubens. Cependant, c’est à Rembrandt que Michelet s’identifie le plus volontiers. Rembrandt n’efface pas l’artisan sous l’artiste tout comme Michelet a composé des livres avant d’en écrire, a été typographe avant de devenir écrivain. L’expérience fondamentale est celle de la cave du typographe, semblable à celle du Philosophe méditant de Rembrandt, où se rencontre l’araignée tisseuse, image du travail de l’écriture dans sa double dimension de fabrication et de pensée (un livre est matériel au sens où il est aussi un objet fabriqué).
Toute la pensée de Michelet commence par un choc originaire : sa rencontre, dans le Musée des Monuments français, cet anti-Louvre imaginé par Alexandre Lenoir, qui ferma ses portes en 1820, avec l’histoire : « C’est là, et nulle part ailleurs, que j’ai reçu d’abord la vive impression de l’histoire » confesse-t-il. La France – il s’agissait pour Lenoir de sauver de la Terreur statues et tombeaux- s’y montre, Michelet y capte l’énergie du Peuple qu’il couchera sur le papier par le biais de son écriture résurrectionnelle. La question du Musée est connexe avec celle de la mnémotechnique. Michelet (ce qui n’est paradoxal qu’en apparence et qui anticipe Nietzsche) fait sien l’adage de Thémistocle : « donnez-moi plutôt un art d’oublier ». Contre la mnémonique, l’historien Michelet opte pour un « art d’oublier » qui signifie le refus de la maîtrise technologique (mnémotechnique), mortifère et mécanique, de la mémoire. L’idéal de maîtrise de la mémoire est un leurre médusant, aveugle au trou de la mémoire dans lequel ne tomba pas Saint Augustin (un de ces frères en esprit élus par Michelet) qui fonda la mémoire sur son effondrement.
Michelet pense appartenir à la famille intellectuelle des Barbares dans laquelle il reconnaît Dürer et Rousseau. Les Barbares sont les créateurs intellectuels qui viennent du peuple (des caves où filent les araignées), ce qui se reconnaît à leur gaucherie et à la problématique de l’ornement. L’art chez Michelet se fabrique avec les éléments : la terre, la boue, la sueur, les humeurs, le sang, la pluie, le peuple. Les classes supérieures ont la culture, les Barbares « la chaleur vitale ». Michelet ce hibou, l’araignée son alter ego ! Dürer s’autoportraitise en Christ comme Rousseau en Humanité et Michelet en France. Mais ce portrait de Dürer en Christ est aussi la mutation de l’œuvre picturale en une Véronique. N’en va-t-il pas également de même du livre de Michelet qui, portrait de l’auteur peut passer pour la Véronique, voile qui cache et qui révèle, de la France ?
David et Marat sont les figures repoussantes de la Terreur. La haine de Michelet envers Marat éclate dans la description du logement de « l’Ami du Peuple ». Le logement était sale comme Marat l’était, il n’était pas humanisé, civilisé, par une femme. Sa maison n’était pas digne d’une maison, Marat « n’avait pas de chez lui en ce monde » humain. Dans ce logement, Marat vivait mort avant de mourir, pourrissant dans des bains où il macérait en malade. Marat est le nom même du crime, le nom de Marat est un appel au crime que Charlotte Corday - à qui Michelet voue une admiration immense : il la compare à Jeanne d’Arc qui comme elle entendit un appel salvateur pour la France - entend. Au juste, c’est une Jeanne d’Arc en négatif : mêlée au nom de Marat, elle entend une voix l’enjoignant de commettre un crime. A David – « la Terreur en peinture » - Michelet préfère Géricault car « la France était en lui », se peignait en lui (elle y découvre, médusante « l’image de sa mort qui, par son horreur même » devrait la réveiller).
Véronique, vera icona, vraie image sui generis de ce qui en elle s’imprime. Michelet s’extasie devant le jour où les classes populaires se mirent à acheter des étoffes en coton, preuve de civilisation, évolution des mœurs et du goût. Le coton, par le linge de maison, les robes des femmes et les draps des lits se fait toile, support pour le tableau de la France ; à la semblance d’une Véronique, linge sacré produisant l’image du Christ, le coton sert de toile sur lequel s’inscrit le portrait du peuple, sa « vera icona » composée de sang et de sueur. Mais le livre lui-même devient ce linge de coton sur lequel s’imprime en réalité le vrai portrait du peuple. Autrement dit : le livre titré Le Peuple, « livre-linge », est la Véronique de la France.
De tous les livres celui de Michelet - qui s’inscrit dans la tradition de Saint Augustin, de Montaigne, de Rousseau, laquelle identifie la matière du livre avec son auteur - se révèle l’un des plus éloignés de ce qu’est un livre en général. Ici l’auteur c’est la France, l’auteur c’est le peuple, si bien que le livre est une Véronique.
Le livre de Chakè Matossian se révèle aussi singulier que celui de Michelet. La dernière page tournée, un vertige d’énigmes fait valser la cervelle du lecteur : le livre que je viens de lire, quel type d’objet est-ce ? Un tableau - certainement, mais pas seulement. Un linge, à son tour, assurément - une Véronique : cet ouvrage est un tissu sur lequel s’imprime la marque du livre-linge de Michelet et où par le même processus apparaît (telle une matérialisation dans le spiritisme) le lien passionnel entre Chakè Matossian et Le Peuple. Un livre sorcier dont les noces avec le Michelet de Roland Barthes jamais ne pourront être brisées, sans conteste.
* Chakè Matossian : Fils d’Arachné – Les tableaux de Michelet. Editions La Part de l’œil (144 Rue du Midi, 1000 Bruxelles) 1998. 237 pages
Ce texte a été publié dans Bücher/Livres, le supplément littéraire du Tageblatt en octobre 1999.
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