30/05/2005
Les mythes à l'épreuve du voyage
Un roman de Jean Romain, ou les mythes à l’épreuve du voyage*.
Par Robert Redeker
Le philosophe suisse Jean Romain – auteur, par le passé, d’une analyse lucide du monde contemporain, La Dérive émotionnelle – alterne avec bonheur romans et essais ambitieux. Sa dernière œuvre prend une forme différente : elle semble issue d’un creuset alchimique dans lequel ces deux éléments séparés, le récit romanesque et la pensée spéculative, seraient entrés en fusion. L’aventure d’une jeune femme, Marianne, partie telle Ulysse (et non Pénélope) pour un interminable voyage, sert de support à un voyage dans les mythologies.
Jean Romain réussit là où Le Monde de Sophie, l’ouvrage de Jostein Gaarder a, malgré son succès de librairie, échoué. Le livre de Gaarder plaquait des cours de philosophie assez banals sur une trame narrative – Le Monde de Sophie, ce n’était rien d’autre que la salle de classe légèrement disnéyisée. Le cours scolaire et la narration romanesque ne parvenaient pas à s’y articuler, probablement parce que faisait défaut à Gaarder une pensée autre que l’exposé professoral. Pour l’Amour des dieux échappe à ce défaut : le récit entre en symbiose avec le fond ; la destinée aventureuse du personnage central, Marianne, n’est pas sans rapport avec les mythes. Le long périple de Marianne, son itinéraire tout autour du monde, est en effet une initiation : le voyage extérieur – géographique – est l’index d’un voyage intérieur – spirituel. L’auteur-philoosphe, lui, se porte au-delà : à travers le roman, par dessus le couple géographique/spirituel, se dessine une compréhension intellectuelle, d’allure philosophique, des mythes.
Quels sont ces mythes ? Ceux du voyage. Mythe et voyage, n’est-ce pas une association abusive ? Les mythes enracinent. Ils sont les croyances de chaque peuple. Ils sont l’imaginaire dont l’office est de planter chaque peuple sur une essence, un destin, une terre – les mythes sont l’instrument anthropologique de la territorialisation. Certes, dira-t-on les peuples nomades ont des mythes également ; mais, le résultat est exactement le même, ces mythes collent chaque génération à leur peuple exactement comme si celui-ci était une terre fixe. La Marianne de Jean Romain, elle, contrairement à l’essence territorialisante des mythes, voyage (elle passe d’ailleurs par le Luxembourg), prend les mythes en écharpe du fait de son itinérance. Le voyage de Marianne passe par l’Egypte, le Pérou, le Mexique, l’Europe du Nord, l’Inde, la Chine, l’Espagne, etc…Elle rencontre une foultitude de mythes - dont le dernier est celui de Guillaume Tell - : Ptah, Amon, Le Livre des Morts, Achille, Icare, Dionysos, Gilgamesh, le ziggourat de Babylone, Shiva, Brahmâ, les Incas, don Juan, Merlin, Arthur, le Roi des Aulnes, entre autres.
Qu’on ne se méprenne pas ! Marianne n’est pas une touriste en mal d’exotisme, curieuse des mythes. Les mythes en effet ne sont pas seulement des croyances fondatrices plus ou moins pittoresques, à renvoyer au folklore ou à l’histoire de la pensée, à remiser au grenier poussiéreux des superstitions passées que l’on viendrait revisiter en touriste, ou dont on ferait une vitrine pour attirer le chaland. Au contraire, le livre de Jean Romain suggère le travail continu, comme la fameuse taupe de Marx, des mythes les plus archaïques, dans le monde contemporain. Rien n’interdit de voir dans Marianne l’écusson de ce travail. Les dieux, déesses, fées et génies s’avèrent plus rusés que ce qu’en croit le positivisme courant : morts, ils reviennent, avec d’autres habits, souvent sous des formes scientifiques ou technologiques. Le livre de Jean Romain fait entendre, sans le dire expressément, à son lecteur d’étranges échos entre un imaginaire contemporain appuyé sur la science et la technique et certaines histoires aussi vieilles que l’humanité. N’est-ce pas le Phénix qui ne cesse de renaître de sa propre mort – à ce ci près, qu’aujourd’hui, il ne dit plus son nom ?
Les mythes, donc, ne sont pas nés pour voyager. Peut-être même ont-ils vu le jour pour nous arracher au nomadisme ? Le voyage de Marianne pourtant découvre en eux une qualité cachée : particuliers, attachés à un peuple, nationaux, ils sont cependantt audibles par tout homme, d’un bout à l’autre de la planète, comme s’ils étaient universels. Ils n’appartiennent pas qu’à la nation qui les a enfanté. Le mythe d’Isis et les cercles de Stonehenge troublent profondément chacun d’entre nous comme s’il en allait de notre existence. « Je hais les voyages » a écrit Lévi-Strauss, au seuil de Tristes Tropiques – sans doute parce que le grand ethnologue devinait que les voyages dénaturaient les mythes, les arrachant de terre. Marianne, la voyageuse, ne rencontre pas ces mythes depuis la terre où ils sont nés, comme membre de la nation qui les a imaginés, mais en venant du dehors – comme un dieu ! – et en connaissant un grand nombre d’autres mythes (alors que les sociétés traditionnelles ignorent les mythes des autres). L’expérience de la Marianne de Jean Romain est exactement celle-ci : la déterritorialisation des mythes (par le fait même du voyage), couplée avec leur réactivation (l’expérience initiatique de Marianne, et leur écho dans le monde techno-scientifique d’aujourd’hui).
Pour l’Amour des dieux n’est pas un livre de sagesse. Un commerce malsain, sous le nom de « Développement Personnel », s’acharne aujourd’hui à revendre de la mythologie à deux sous (Roger-Pol Droit, dans Et Votre vie sera parfaite a fait justice de cet ignominieux marché). L’ouvrage de Jean Romain n’a rien à voir avec ce marché. L’initiation dont Marianne est le sujet est autrement plus sérieuse ! Bien mieux qu’un austère manuel de mythologie ou qu’une pâle vulgarisation, authentique roman et vraie réflexion philosophique Pour l’Amour des dieux est un livre qui au fond ne pose qu’une question : comment les mythes survivent-ils aux voyages, à la renomadisation de l’existence humaine.
* Jean Romain, Pour l’Amour des dieux, Favre, Lausanne, 2005, 413 pages, 24 euros.
Ce texte est paru dans le supplément littéraire du Tageblatt, en mai 2005.
Voir aussi mon site: http://www.robertredeker.net
05:30 Publié dans Critiques de livres | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



Les commentaires sont fermés.