15/01/2005

Note critique sur mon livre Nouvelles Figures de l'Homme

Ce texte de Valère Staraselski est paru dans L'Humanité le 14 janvier 2005
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Vers un nouvel humanisme ?

Essai. Les catastrophes politiques et morales du XXe siècle sonnent-elles le glas de tout projet d’émancipation humaine. La réponse du philosophe Robert Redeker.

Nouvelles figures

de l’homme,

par Robert Redeker,

Édition Le bord de l’eau, 2004, 128 pages, 16 euros.

Pour créer, explique la stylicienne Jannette Laverrière, il faut toujours reposer le problème à la base. Avec Nouvelles figures de l’homme, le philosophe Robert Redeker ne tente pas autre chose. L’homme, diagnostique-t-il, au sens de l’humanisme, est mort, et l’humain, l’homme retourné à l’état de nature, l’a remplacé. Chassé de l’abri stable d’une essence, l’homme s’est transformé en être de trajet. Mais faute d’habiter théoriquement, philosophiquement, idéologiquement, politiquement cette réalité de l’être humain d’aujourd’hui, règnent le déshumain (l’homme qui se défait), le néghumain (l’homme qui ne parvient pas à être), autant de marques d’une grave défaite anthropologique.

Redeker écrit : « Il est arrivé quelque chose à l’homme au XXe siècle : un retournement s’est opéré, un mouvement entamé depuis plusieurs siècles a changé de direction. Nommons universalisation de l’homme (les humains devenant de plus en plus hommes) ce mouvement aujourd’hui arrêté. (...) Les Lumières puis l’Occident se planétarisant au cours des XIXe et XXe siècles ont conçu l’homme comme l’être universel. Ce mouvement est datable, son archéologie est possible. Une date religieuse : les origines du christianisme, dès saint Paul. Une date philosophique : Descartes et sa récupération philosophique de l’universalisme chrétien. Une date politique : la Révolution française, 1789. »

Avec les catastrophes du XXe siècle, les deux guerres mondiales, Verdun, la Shoah, Hiroshima, l’humanisme classique dépassé et enfin la mondialisation, c’est l’idée même d’universalisation et son corollaire, l’émancipation, qui sont comme anéantis. « Tout horizon d’émancipation s’est évaporé, assure Redeker, puisque l’homme comme universel n’est plus une émancipation collective de l’espèce humaine (comme l’Occident y songeait depuis le Kant de Qu’est-ce que les Lumières ?), c’est devenu une idée dénuée de sens, son sol s’étant historiquement dérobé sous elle. »

Le capitalisme qui, dans sa forme outrancière, fait exploser les cadres temporels, spatiaux de l’existence humaine et place le consommateur au centre, participe bien évidemment de cette rupture anthropologique. Aussi, la démocratie est en danger car menacée d’être supplantée par ce que Redeker nomme « doxocratie », à savoir le pouvoir des affaires privées. Et le public s’épuisant dans l’expression du privé, « l’homme n’est plus un animal politique »... On le voit, cet essai parle de notre monde occidental où le libéralisme a imposé un état de guerre en temps de paix et où les usines à divertissement fabriquent « des humains sempiternellement adolescents, incapables de parvenir à la maturité ». Redeker touche à quelque chose qui tient à coeur. C’est toute la force et l’intérêt de son livre qui ose s’attacher à notre présent. Cependant il n’offre que peu de place aux formes de résistance des sujets qui refusent la captation, la phagocytose des marchands. Car on sait qu’une sorte de révolution individuelle s’opère qui n’a pas été récupérée et qui n’a pas renoncé au politique et n’est nullement antagonique avec des formes de mobilisation et d’organisation collectives. Mais la réussite de cet ouvrage tient dans le fait que le lecteur, une fois le livre refermé, a envie d’écrire la suite, une suite où lui-même participe des activités des hommes et des femmes faisant leur propre histoire. Une suite qui fasse de la défaite anthropologique diagnostiquée, ici, un point de départ pour une construction d’une pensée, d’une action pour l’émancipation humaine.

Car il semble que la fin décrite par Redeker n’est rien d’autre, comme l’avait fait en son temps Foucault, que celle de l’humanisme anthropocentriste. C’est-à-dire d’un humanisme qui attribue à l’homme la place exclusive, au lieu d’un nouvel humanisme qui le considère comme étant nécessairement avec ou bien parmi les autres êtres vivants, la nature par exemple. Un humanisme de l’homme avec, de l’homme parmi.

Valère Staraselski

http://www.humanite.presse.fr/journal/2005-01-14/2005-01-14-454737

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