25/11/2004

Qu'est-ce que l'accueil?



Qu’est- ce que l’accueil ?



Par Robert Redeker



Conférence prononcée à la clinique Joseph Ducuing de Toulouse, le 19 décembre 2001.





Je vais parler de l’accueil. Le projet est d’en parler dans une généralité philosophique qui soit éclairante pour les pratiques de chacun. Mais, comme Socrate chassant les faux-semblants, les fausses vertus, il va falloir distinguer le simulacre ( ici le simulacre d’accueil) d’avec le réel (ici l’accueil réel, que nous nommerons “ accueil vrai ”). Il faut être un peu orpailleur, séparer le sable de l’or, ou la paille du grain, pour un aborder pareil sujet. Qu’est-ce qui se fait passer à faux titres, paille ou sable, pour accueil et qui point ne l’est, et qu’est-ce qui, or ou grain, peut réellement être dit accueil ?




Commençons par détecter la fausse monnaie. Une erreur (ou plutôt une tromperie d’optique qui nous donne la berlue) est souvent commise : idéaliser l’accueil, en le centrant sur l’accueillant, sans voir qu’il est une relation. Ne voir que l’accueillant, ou que l’acte d’accueil, attirer l’attention sur eux, comme si l’accueilli ne comptait pas, comme si l’accueilli n’était qu’un prétexte, comme s’il n’existait pas – ah les généreux, ah les donateurs, ah les accueillants, ils sont filmés, ils font la fête pour le bien, ils sont riches et bons, regardez-les attentivement, zyeutez-les! L’accueil et la générosité, dans pareille parodie humanitaire (qui a force, pourtant de prototype) escamotent les nécessiteux et les accueillis. Mais, comment pouvons-nous être trompés à ce point ? Si nous sommes sujets à une pareille berlue, sans doute est-ce parce que nous sommes encore trop moraux, et que la morale est probablement le climat intellectuel et idéologique qui, imprégnant nos esprits depuis des siècles, empêche d’accueillir vraiment. Ce n’est pas un moins, mais un trop-plein de morale qui rend inapte à l’accueil vrai.
Il est évident que le faux-accueil plonge ses racines dans la vanité. Vanité des généreux, des donateurs, des accueillants, de ce qui se donnent en spectacle, et vanité également de ceux qui assistent au spectacles de la générosité, souvent la larme à l’œil et le coeur prêt à chavirer dans la sensiblerie, qui sont alors généreux et accueillants par procuration (les médias étant la puissance matérielle qui instaurent le régime de la procuration), par “ mauvaise foi ” eût dit Sartre. Dans le cas dont nous parlons, celui de cette idéalisation si généralisée (dont la généralisation télévisuelle contemporaine a pris le relais de la généralisation chrétienne de jadis, aujourd’hui en perte de vitesse) de l’accueil, on a affaire à une conception autistique de la générosité, qui est, par cet autisme même, fausse générosité et faux accueil. On pourrait, si on ouvrait les maximes de François de La Rochefoucault, trouver mille exemples de cet accueil qui satisfait surtout l’amour-propre de l’accueillant. On est généreux pour soi, pour la vanité narcissique d’être généreux, parce que c’est une vertu sociale, on est accueillant (tout en accueillant les autres) pour soi, pour la vanité narcissique d’être accueillant. Devant le miroir de sa psyché on lustre son amour-propre en s’attribuant les vertus sociales de générosité et d’accueil.
Or, l’accueil vrai ne relève pas de la morale. Disons même que la morale, comme d’ailleurs la religion, fausse l’accueil. La morale ne manque jamais d’être un égoïsme déguisé : je tiens à être moral, à vivre conformément aux impératifs catégoriques, cet égo-centrisme est le cœur de l’attitude morale. Pour moi, pour pouvoir me mirer dans la glace chaque matin. Si je suis moral, si je pratique consciemment les plus hautes vertus, c’est toujours pour moi. Si l’accueil s’inscrit dans l’ordre de la morale, il se condamne à manquer l’autre, ce que pourtant il affirme viser. La morale est vraiment l’agenda des rendez-vous manqués avec l’autre en ce qu’elle fixe l’attention à l’autre comme une prescription (un impératif) qui valorise l’ego, dont l’enjeu est la valeur que l’ego va pouvoir s’attribuer à lui-même. Quoiqu’on en dise, morale et religion demeurent articulées bien postérieurement à la séparation officielle de la morale et de la religion. Mais la morale, c’est au fond la religion refroidie (comme la lave d’un volcan se figeant en roche), laïcisée. Nous pouvons dire que la morale est le déchet historique de la religion. Et c’est le salut, à l’origine religieux, qui est poursuivi par la morale. Salut laïc, terrestre, immanent, de l’ego, du côté de la morale, donc de l’accueil considéré comme une obligation purement morale, et salut religieux, post-mortem et céleste, transcendant, de cet ego si je pratique l’accueil comme un commandement religieux.
L’accueil n’est pas une vertu morale parce qu’il ne s’inscrit pas dans une doctrine du salut : pour accueillir vraiment, il ne convient pas de chercher à se sauver soi (sinon, l’accueil ne serait qu’une des espèces de la charité chrétienne : être charitable, donner, accueillir, être généreux, pour assurer son salut, son bonheur éternel, être tourné vers les autres pour se sauver, soi). Ni vertu morale, ni vertu religieuse, l’accueil véritable est une pratique politique.
Il ne faut surtout pas idéaliser l’accueil, ni moralement ni religieusement ; contre le narcissime autocentrant de l’accueil considéré comme étant une vertu, autrement dit contre le moralisme laïc ou religieux de l’accueil, l’accueil hissé au rang d’obligation morale salvatrice, il vaut mieux poser que l’accueil est une mise-en-relation de deux pôles dans laquelle, plutôt que de se renforcer soi-même, de s’axer sur son salut, on s’ex-pose, on se dé-couvre. Cette ex-position est vraie pour les deux, pour l’accueillant et pour l’accueilli, mais elle est plus vraie pour l’accueillant quand l’accueilli est dans une situation de nécessité ou de détresse. “ Ex ” est un préfixe qui suggère le dehors, qui dit le mouvement vers le dehors. Ex-position indique ceci : l’accueil n’est pas auto-centré, il est hétéro-centré. Dans l’ex-position necéssitée par l’accueil entre en jeu quelque chose de politique : la mise-en-relation dans la recherche d’un bien commun, et quelque chose d’esthétique (au sens où l’esthétique est la doctrine de la sensibilité), une épreuve de la sensibilité, s’exposer.
Esthétique et politique de l’accueil. Plutôt que de la morale ou de la religion, l’accueil relève de la politique et de l’esthétique (ici il faut appeler esthétique : “épreuve de la sensibilité). Quant à politique, c’est un mot si galvaudé, employé à tort et à travers, de telle sorte qu’il signifie aujourd’hui tout et n’importe quoi. Par exemple : la politique d’une entreprise est la manière dont elle conduit, dans son propre intérêt, ses affaires. Ce mot si mal compris, aussi bien par les journalistes que par les professionnels de “ la chose politique ”, par ceux qui, aussi bien acteurs que spectateurs, “ en vivent ” de la politique. Mais on peut définir la politique autrement, en allant à son essence, à ce qu’elle est essentiellement. Définissons l’essence de la politique par deux aspects : d’un côté la politique est l’appropriation collective de ce qui est public (ce qui suppose le devenir public de pans entiers de l’existence collective, leur déprivatisation), et de l’autre côté la politique est le travail de confection d’un lien orienté sur le bien commun. L’accueil participe activement au moins à la seconde partie de cette définition.
On le voit, “ politique ” n’a pas ici le sens qu’on lui donne d’habitude. Insistons sur la notion devenue peu courante de bien commun : dans la morale et la religion, la poursuite du bien commun est un prétexte pour assurer le salut de l’ego, le bien commun reflue vers l’ego qui est son sens profond, l’ego surplombe le bien commun comme étant un de ses moments, au contraire dans la politique, le bien commun est un bien en soi, non pas un prétexte, l’ego s’intègre avec les autres egos dans la quête de ce bien commun, y travaille, c’est alors le bien commun qui surplombe l’ego. Le bien commun est, en tant qu’il est l’objet de la politique, un but qui se situe au-delà de la prospérité économique. “ Bien ” peut s’entendre de deux manières, complémentaires : certes, “ bien ” est “ un bien ”, une possession, et le bien commun est la pleine appartenance et jouissance à tous de ce qui est public (il est évident que l’accueil conspire au bien commun en ce sens là, ne serait ce que parce qu’il augmente la confiance au sein de la société), et “ bien ” est aussi une façon de vivre de la collectivité selon un sens qui est celui de tous. L’accueil ne prend pas le même sens s’il poursuit la satisfaction morale ou religieuse de l’ego que s’il est travail politique au bien commun.
Accueillir et recueillir se distinguent quelque peu. Il y a une volonté du côté de l’accueil, une passivité choisie et cultivée du côté du recueillement. Non pas une passivité au sens ordinaire, mais plutôt une passivité qui serait une réceptivité cultivée. L’être qui se recueille cherche à parvenir à un état dans lequel est développée l’aptitude à recueillir ce qui vient du dehors (Dieu, le divin, le spirituel, la poésie du monde) pour en constituer une sorte de capital. Il y a toujours un moment où le recueillement se retourne en capitalisation pour l’ego. Tout recueillement vise une inscription dans un recueil. Recueil de fleurs séchées – on se souvient que Jean-Jacques Rousseau avait son herbier, hobby qui consonne bien avec la propension à écrire des Confessions, ce que Rousseau fit, où le passé est recueilli et classé - , recueil de pensées, recueil de citations, recueil de souvenirs, recueil d’états d’âme, le recueil est le produit d’une cueillette destinée à recevoir une clôture. Au fond, dans le recueil, ce qui est recueilli est destiné à mourir ; toute cueillette est comme l’ethnologie, elle tue son objet, l’objet de sa passion ou de son dévolu, pour pouvoir le coucher dans la mémoire, dans un herbier ou entre les pages d’un livre. Pas de capitalisation, à l’inverse, dans l’acceuil. L’accueil, c’est autre chose que ce recueil finalisé par la clôture et quelque peu mortifère. L’accueil se fonde, plutôt que sur la cueillette qui recueille, sur une aptitude à entrer en relation, à tisser un rapport qui active les deux pôles différents, l’accueillant et l’accueilli. Cependant, deux points communs existent entre l’acceuil d’un côté, et le recueillement et la cueillette de l’autre : d’une part, tout comme l’accueil, le recueillement et la cueillette exigent un travail préparatoire qui rend disponible l’esprit, et d’autre part, l’attention est la vertu (au, sens de force psychologie, pas au sens moral) commune au recueillement et l’accueil (la différence étant celle-ci : l’accueil ne recueille pas, ne couche pas l’accueilli dans un cercueil, il relie.
L’accueil n’est pas une essence isolée, comme on veut parfois le laisser entendre, lorsqu’on le compare trop rapidement au recueil et au recueillement. Au contraire, loin de s’identifier à un repli sur soi, à l’opposé sans doute du recueillement, l’accueil est un rapport à l’extériorité, une ouverture par laquelle on se tient sur un seuil entre soi et l’autre, ou entre soi et les autres. Il y a eu des poètes pour méditer la notion de seuil, en particulier Rainer-Maria Rilke, dans les Elégies de Duino. Le seuil, c’est comme le pas de la porte : je ne suis plus tout à fait dedans, à l’abri de la maison, qui est l’abri contre l’extériorité, et même qui est l’abri contre l’altérité. La notion de seuil suggère une oscillation entre le dedans et le dehors. Le seuil : je ne suis pas complètement dehors, je suis sur le pas de la porte, je suis quand même un tout petit peu encore dedans, un tout petit peu encore à l’abri. Le seuil : je vais de l’abri vers le danger, je m’avance vers la dangerosité, le seuil est le lieu où le danger vient accoster l’abri. Au delà du seuil existe l’inconnu (et c’est pourtant l’inconnu que l’accueil devra recevoir) affecté de la dangerosité, réelle ou fantasmée ; généralement, est dangereux ce qui menace de me forcer à changer, et tout ce qui se tient dans la complète extériorité qui s’étale au-delà du seuil me contraint à changer dès que j’entre en rapport avec lui. Le seuil est le lieu où on se tient entre soi et l’autre, un lieu où l’on se découvre, où l’on s’expose à un certain risque.
Le seuil n’est pas la frontière, ce mot renvoyant à la fermeture et à l’exclusion, renvoyant à une attitude qui est exactement le contraire de “ s’exposer ”. S’exposer, c’est se désabritter. La frontière est ce qui structure un abri, un intérieur, ce qui organise une sécurité, elle est du même ordre que la ligne qui trace la démarcation entre un sacré, à l’intérieur, et un profane, à l’extérieur ; au contraire le seuil est ce qui dessine un extérieur, il est, à la différence de la frontière et de la sacralisation, tourné vers l’extérieur, il est donc ce qui expose au danger de l’inconnu que l’extériorité comporte forcément. La frontière et le seuil sont deux façons de dire la limite ; mais la frontière est tournée vers l’intérieur, et elle exclut l’accueil, elle ferme la porte, tandis que le seuil est cette même limite mais tournée vers l’extérieur, qui prépare et permet l’accueil. Le seuil à l’inverse de la frontière c’est un lieu où on est déjà un petit peu en dehors de soi, un lieu qui ouvre. Frontière : la porte est fermée. Frontière : l’accueil est impossible. Frontière : l’abri est réservé. Seuil : la porte est ouverte. La frontière se franchit par la force guerrière, se viole, s’enfonce en horde, en niant l’identité de l’envahi, elle se franchit par l’invasion et la violence, tandis que le seuil se franchit par l’invitation respectueuse, se franchit aussi par la gratitude, le seuil se passe dans la reconnaissance réciproque. Le passage du seuil n’est pas la violation de frontière. Qu’est-ce que l’accueil ? Tout simplement ceci : l’accueil est cette attitude politique, mais pas forcément morale ou religieuse, qui, en se plaçant sur le seuil, devra mettre à l’abri celui qui dans le danger n’en a aucun, d’abri. Lui permettre de passer le seuil.
Rapport à l’autre/rapport aux autres, l’accueil est une mise en relation qui suppose une certaine volonté : la volonté d’accueillir. La volonté d’ouvrir à l’autre l’abri. Or, ouvrir l’abri à l’autre suppose que l’on prenne le risque de se désabritter, soi : entrer en contact avec l’autre. Justement parce que ce contact a lieu à l’extérieur de l’abri (qui est à la fois ma maison et mon moi, la formule “ chez moi ” exprimant bien cette duplicité), qu’il ne peut avoir lieu que sur le seuil. Il n’y a pas d’accueil sans volonté, et cette volonté est proprement une volonté politique. Le mot “ politique ”, ici adjectivé au substantif volonté, qui désigne bien plus qu’une faculté psychologique de l’homme, qui désigne l’essence de la liberté humaine (Descartes nous a enseigné que liberté et volonté étaient réciprocables, autrement que la volonté est l’autre nom de la liberté, que par la volonté nous nous arrachons aux déterminismes naturels, psychologiques, biologiques, sociaux qui font de nous des “ automates spirituels ” comme disait Leibniz, autrement dit que l’exercice de notre volonté est l’exercice de notre liberté) est un mot qui, ici, ne signifie pas : décidée par les autorités, les professionnels de la politique, les experts de toute sorte, les institutions officielles et tutélaires. De toute façon la vraie politique est une affaire d’amateurs : aimer le bien commun, le bien public. Politique, ici, signifie : dont la poursuite du bien commun (et non pas, par exemple, de l’intérêt général, qui demeure inscrit dans l’ordre non de la politique mais de la production et de l’économique) est la seule motivation.
Cette volonté d’accueillir n’est pas spontanée : elle s’accompagne d’un effort. L’effort est cette décision de l’esprit qui nous arrache aux habitudes, aux automatismes et aux mécanismes, dans la poursuite d’un but que l’on s’est librement proposé. L’accueil exige, sur le fond d’un acte de la volonté, un effort qui bouscule l’accueillant dans son confort et dans ses habitudes, et même dans sa vie quotidienne. Qui veut se faire accueillant doit se faire violence, et accepter d’être bousculé dans son confort. Libre, la volonté se distingue de la tendance, toujours irréfléchie et spontanée. D’ailleurs, si cette volonté d’accueillir était spontanée, ce ne serait pas une volonté mais une tendance, et l’accueil en aurait beaucoup moins de force ; ferait défaut ce mouvement volontaire de générosité, venu d’une décision réfléchie, qui donne son prix de l’accueil. Ceci dit, ce serait retomber dans le solipsisme de la morale et de la religion que de faire l’effort d’accueillir pour faire quelque chose qui parce que cette chose a un prix, pour le plaisir de faire quelque chose de difficile. Au contraire, l’accueil exige d’être un but en soi, d’être un but autonome : l’accueil est comme la vie, il n’a pas besoin de justifications, il est autonome (il porte en lui-même son propre principe, sa propre loi), il est une finalité. L’accueil n’est pas une disposition psychologique du caractère, l’accueil est une autodétermination de la volonté.
Autrement dit, jamais la capacité d’accueil ne peut devenir une habitude, se figer en habitude, tout simplement parce que l’accueilli est toujours nouveau, a un visage toujours renouvelé : il n’est pas une catégorie statistique, il n’est pas un schème sociologique, il n’est pas un échantillon abstrait, même si, bien sûr, comme chacun d’entre nous, il est aussi un peu de tout ceci, mais l’accueilli est surtout (sans nier, bien sûr, les déterminismes sociaux, tout ce que nous apprend la sociologie depuis Durkheim, depuis que l’on sait traiter les faits sociaux “ comme des faits physiques ”) une personne singulière. L’accueil est accueil du singulier, pas du concept sociologique. Si l’accueillant en vient à s’imaginer que l’accueil est une habitude ou une obligation automatisée, deux conséquences s’en suivent : d’abord, il finit par homogénéiser les accueillis et se rendre aveugle à la singularité de chacun d’eux, et ensuite il s’éloigne de la source vive de l’accueil (comme les images d’une langue deviennent des clichés à force d’être répétés sans esprit, s’éloignant de leur source poétique) qui est cette ouverture à la singularité de l’autre. D’ailleurs, dans cette situation, on n’a plus affaire à l’accueil, on a affaire à l’hébergement. Partager l’abri – une des définitions de l’accueillir – n’est pas héberger. Accueillir n’est pas héberger. La différence : l’hébergement prête un toit, l’accueil qui abrite (qui partage l’abri) construit un lien, une relation.
Non solipsiste, l’accueil est transitif : il est une traversée vers quelqu’un ou vers quelque chose, une sorte de voyage déjà, jusqu’à un seuil où l’on est prêt à recevoir (accueillir), et il est transi par la volonté d’accueillir. Transitif…c’est pourquoi il ne faut jamais prononcer le mot accueil tout seul (sinon on risque de sombrer dans l’essentialisme, ou dans une version mystique de l’accueil, comme “ l’accueil de Dieu ” dans la communion), il vaut mieux toujours dire en même temps vers quoi/ vers qui va l’accueil. Certes, la conception mystique de l’accueil n’est pas méprisable. Mais elle n’a pas à entrer en ligne de compte ici. Elle appartient à un autre continent. L’accueil mystique en effet consiste dans une sorte de réitération humaine de la kénose divine – “ Dieu s’est vidé de lui-même ” affirme saint Paul, “ il s’est vidé de sa propre substance ” précise-t-il - : l’accueillant fait le vide de soi, le vide en soi, pour être prêt à accueillir Dieu. L’accueil, au sens où nous l’entendons ici et aujourd’hui, n’est pas organisé sur le prototype de la kénose, qui est une fusion par la vidange de l’un des deux pôles de l’accueil, le croyant se vidangeant spirituellement pour accueillir Dieu.
Donc la question doit toujours être posée ainsi : accueil de qui ? accueil de quoi ? Toujours de l’autre, toujours de l’étranger, toujours de l’inconnu ; bref, il n’y a d’accueil que de l’altérité. Ici, on considérera un point de jonction avec la théologie : Dieu, depuis la révélation abrahamique, est le tout autre (Emmanuel Lévinas a insisté sur ce point) de l’homme, la différence irréductible, si bien que l’accueil religieux de Dieu est également accueil de l’altérité absolue. Cependant, l’altérité humaine qui s’offre à l’accueil n’est pas cette divine altérité absolue : il y aura rencontre avec l’autre homme accueilli parce que cet autre est aussi même, homme comme moi. L’autre homme n’est pas l’Autre avec un “ A ” majuscule, l’autre homme est un mélange d’autre que moi et de même que moi qui possibilise la rencontre. Accueil, disons-nous, mais dans quel état d’esprit ? L’accueil, plutôt que la stabilité implique la transformation, la métamorphose : celui qui accueille se transforme dans le geste d’accueil, ne reste pas le même, autrement dit l’accueil est une puissance métamorphique. Mais il transforme aussi l’accueilli. Il le change. L’accueil est un acte commun de transformation de l’accueillant et de l’accueilli ; dans cet acte, les deux pôles sont à la fois agents (ils participent chacun à la transformation de l’autre) et patients (ils sont transformés, non directement par l’autre mais par la relation avec l’autre). Un accueil réussi est un accueil dans lequel se transforment aussi bien l’accueillant que l’accueilli, tout en évitant les deux écueils mortels pour l’accueil : la fusion, dans laquelle le deux devient un, réduction de la dualité à l’identité, et dans laquelle disparaissent aussi bien l’accueillant que l’accueilli, ou la kénose, dans laquelle l’un se vide de lui-même en se déversant complètement dans l’autre.
L’accueil est, de toute façon, accueil de l’altérité. mais, bien que l’accueil produise une transformation, un accueil véritable ne peut se permettre de se perdre dans l’altérité, d’y disperser la solidité de l’acceuillant. Cette solidité de l’accueillant est d’autant plus indispensable que l’accueilli est fragile, ou en difficulté. L’accueil est placé sous le signe de l’altérité, mais il se détruit dès qu’il dissout les deux pôles de l’altérité dans une unité fusionnelle ou bien dès qu’il se perd dans “ l’océan sans fin de la dissemblance ” (pour prendre une belle formule de Plotin). Accueillir et relier (colligere) présentent une certaine parenté étymologique ; mais, justement, relier, faire lien, n’est pas du tout fusionner. Une reliure ne fusionne pas toutes les pages d’un livre en une seule page : le livre reste paginé, c’est à dire différencié. Relier pourrait s’entendre ainsi : relier des choses et des gens épars pour les faire entrer dans un réseau, les faire entrer dans un sens sans les annuler dans leurs différences et singularités. L’accueil est une relation de cette ordre là : il relie, donnant du sens, mais cette relation nouvelle induite par l’accueil produit du sens nouveau, un sens qui était absent avant la relation, avant l’accueil. Ici aussi l’accueil est fortement politique puisqu’il est une relation produisant un sens collectif nouveau. Au sens déjà-là (celui de l’accueillant et de l’accueilli, disjoints), l’acte de l’accueil produit un sens nouveau dont on peut dire qu’il cimente la solidarité entre l’accueillant et l’accueilli.
En ce sens, même si l’on reste immobile sur le seuil, l’accueil est une des formes du voyage ; il a des effets assez semblables à ceux des voyages et de la lecture : des effets de métamorphose. C’est tout à fait intéressant de rapprocher l’accueil du voyage et de la lecture. Appelons altération le type de transformation que provoquent, chez celui qui sait lire et qui sait voyager, la lecture et les voyages. Lire et voyager sont des contacts avec l’altérité (ce qui est autre) qui altèrent (le changent en un autre) le lecteur et le voyageur. Lire et voyager : c’est changer au contact de pensées et de sensibilités qui sont celles d’autres auteurs que nous-mêmes. D’autres plumes et d’autres esprits. D’autres contrées, d’autres civilisations. Voyager vraiment, lire vraiment : on se laisse quelque peu contaminer par quelque chose de l’autre, une idée, une formule, un trait de comportement, une recette de cuisine, ou tout autre détail. La formule commune au voyage et au livre se pourrait énoncer ainsi : une contamination qui me change quelque peu. Par exemple : lorsque Darwin, dans son voyage, tombe en Argentine sur des Fuégiens, sa pensée s’en trouve transformée autant qu’approfondie; inversement, il embarque sur le Beagle trois de ces indigènes de la Terre de Feu, il les accueille littéralement, et ceux-ci, en deux ans de voyage, deviennent – Darwin le précise avec force détails - d’autres hommes que ceux qu’ils étaient au départ, manifestant ainsi avec éclat la plasticité de l’humain. Eh bien, on pourrait dire mot pour mot la même chose de l’accueil. Les trois activités en effet – les voyages, la lecture, l’accueil -, outre qu’elles sont chacune des expositions à l’altérité (ne voyage vraiment que celui qui s’expose vraiment, ne lit vraiment que celui qui, dans la lecture, s’expose vraiment, n’accueille vraiment que celui qui, dans l’accueil, s’expose vraiment, etc…) présupposent une disposition cultivée d’esprit par laquelle on ouvre une porte, on se place sur un seuil prêt à laisser autrui le franchir. Accueillir suppose donc de l’accueillant un travail sur lui-même qui le prépare à accueillir, un travail qui institue en lui une disposition cultivée à l’accueil.
L’accueil met en jeu (comme les voyages et la lecture) une problématique de l’altération, du devenir-autre. Il faut distinguer l’altération (un devenir-autre créatif) de l’aliénation (un devenir-étranger à soi-même paralysant). Accepte-t-on ou pas que notre pensée, notre vie, notre personnalité puissent s’altérer, devenir autres, sous l’effet de leur dehors, sous un effet de décentrement qu’apportent lectures, voyage, accueil de l’autre homme? Altération qui, au contact de l’étranger, de l’étrangeté, de l’étrangéité, est acceptation du risque de devenir autre à son tour, se métamorphoser. Et par ce biais la pensée dans son entier, au contact de ce qui lui est étranger, entre dans un processus de métamorphose. L’accepte-t-on ? Mouvante comme on peine à l’imaginer aujourd’hui, fort différente dans cette muabilité de l’inaltérable résolution (admirée à tort par Péguy) qui caractérise la démarche de Descartes, la pensée de Platon - ondulante et vif argent- a pendant son développement maintes fois été altérée par son frottement avec une foule de mythes, de rites, de contes, de récits de voyageurs venus d’Egypte ou d’Hyperborée, d’ “ étrangers ” présents dans les dialogues. Accueillis, altérée, acceptée, modifiée – la philosophie de Platon est, ce semble, un bel exemple intellectuel d’accueil. Accepte-t-on ou pas de devenir un autre, de devenir quelque peu étranger à ce qu’on est déjà ? Il ne s’agit pas néanmoins de se diluer dans l’altérité que l’on rencontre – ce ne serait plus l’expérience du voyage ni l’expérience de la lecture, ni l’expérience de l’accueil, ce serait autre chose, l’expérience d’un autre transport, l’expérience mystique -, il s’agit (homme, personnalité et pensée) de se laisser altérer par elle, de se laisser transformer par elle.




Concluons, en essayant de garder l’or et grain. Mais le philosophe n’est pas qu’un orpailleur, il est aussi un ophtalmologue : y voir mieux, ne plus avoir la berlue, voilà qui consonne avec cette lucidité dans laquelle résonne lux, la lumière. Peut-être y voit-on un peu mieux, maintenant, qu’au début de cette audience.
Qu’est-ce qui se joue dans l’accueil ? Nous avons compris l’accueil dans sa vérité, au-delà de la morale et de la religion, trop autocentrées, qui sont des obstacles à l’accueil “ vrai ”. Deux choses, semble-t-il, ressortent avec force : la reconnaissance mutuelle – mais pas par le processus de la lutte à mort qui selon Hegel fondait la reconnaissance – créatrice d’une relation par laquelle l’accueillant et l’accueilli se métamorphosent, s’altèrent, et le tissage d’un lien, sur le fond du risque esthétique de l’ex-position, un lien authentiquement politique. Le plus important est quand même ceci : l’accueil vrai est le contraire du solipsisme ; il instaure la notion de seuil ; il insère l’accueillant et l’accueilli dans un rapport ; un rapport qui n’existait pas avant l’instant de l’accueil ; autrement dit l’accueil est créateur ; il crée un lien, un rapport nouveau ; bref, l’acceuil il est de l’ordre de la créativité sociale et politique.


Robert Redeker




















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